Frissons, tremblements. — Pris de troubles physiques, hier, à la lecture de Pascal. À quelles profondeurs de l’humanité sait-il descendre ; parce qu’il a la certitude que, au plus profond, répond le plus haut ? « Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. » (L. 131) — Passage qui déclencha frissons, tremblements. — Sans certitude qu’il y a quelque chose de plus grand (le plus grand, i. e. Dieu), on ne peut affronter les bassesses où nous descendons nous humilier. Pascal sans Dieu, cela donne Cioran, un fasciste désappointé qui tartine son interminable cafard dans sa mansarde de la rue de l’Odéon. Sans Dieu, et sans génie. Est-ce parce que nous ne croyons plus en Dieu que nous n’écrivons plus rien de majeur ? En Dieu, ou en le-plus-grand, Dieu pouvant prendre la forme de l’Art, comme chez Proust. Mais cela, sommes-nous seulement en mesure de le concevoir ? L’erreur de Benjamin, qui plaçait l’analyse du snobisme au-dessus de l’apothéose de l’art (cf. 30524), est l’erreur de notre époque, laquelle a remplacé la théologie par la sociologie. Et ce n’est pas qu’il soit nécessaire de croire (j’allais dire « de nouveau », mais la mort de Dieu n’est pas un point de vue que tout le monde partage, même en Occident ; — est-ce vraiment l’Occident, d’ailleurs, là où Dieu n’est pas mort ?) en Dieu pour faire quelque chose de grand, mais comment tolérer la bassesse si nous n’avons aucune notion de la grandeur ? Le monde grand, ou simplement meilleur, qu’on nous vante aujourd’hui, qu’est-ce qui le caractérise sinon précisément l’absence de l’homme ? On peut dire : « l’absence de l’homme est une conséquence de l’absence de Dieu », oui au sens où « Dieu » peut signifier « le x tel qu’il n’y en a pas de plus grand », un quelque chose qui existe, à quoi je puis parvenir, qui ne se situe pas dans un au-delà inaccessible. Chez Pascal, Dieu est un « Dieu d’amour et de consolation », il est présent. Il n’est pas un manque, pas un défaut, il est « sensible au cœur ». Pascal est le plus intransigeant des moralistes parce qu’il sait que Dieu existe qui répare. Proust est le plus féroce des satiristes parce qu’il sait que l’Art existe qui révèle. N’est-ce pas la clef des « contrariétés » ? « S’il se vante je l’abaisse. / S’il s’abaisse je le vante. / Et le contredis toujours. / Jusqu’à ce qu’il comprenne / Qu’il est un monstre incompréhensible. » (L. 130), contrariétés dont l’exposition, ou la mise en œuvre plutôt que l’exposition, dont la mise en œuvre conduit à la compréhension de l’incompréhension, le dépassement de toutes les oppositions. À la fin il y a quelque chose vers quoi nous sommes tendus. À qui ne croit pas en cela (quel que soit le nom qu’il donne à cette fin), ne reste comme bonne mort que l’euthanasie légale, remboursée par la sécurité sociale. Et les œuvres qui vont avec, médiocres, complaisantes. Et la vie qui va avec, passable, dispensable. Et ce n’est pas qu’il y ait une quelconque positivité de l’angoisse, laquelle se convertit en happiness au terme du processus de résilience, ou je ne sais quelle fadaise dont notre époque est friande, non : c’est qu’il faut tout voir pour voir quelque chose.