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Résultat de la marche : mal aux fesses. À Port-Royal des Champs, on ne captait que la 3G,  et encore, difficilement, et là, je me suis dit que, paradoxalement, c’était sans doute cela, le vrai critère de civilisation : on peut y échapper. Sinon, que nous vaut ce monde ô si moderne dans lequel nous vivons ? De retour de l’Abbaye, j’apprends que, content de lui, « un politologue français et intellectuel de gauche » (je cite sa biographie, consultable en ligne par tout le monde, pensum dont je me demande comment quelqu’un a bien pu avoir le courage de l’écrire jusqu’au bout, et qui pourrait avoir celui d’en lire autant) propose d’interdire tel parti qui n’a pas ses faveurs. Et me dis : la voilà, la chose politique dans le monde qui est le mien, — c’est la risée de l’intelligence, de la pensée. Tout est politique, oui, parce que tout est imbécile. Me revient écrivant, l’image de cette jeune femme que j’ai vue, ce matin, sous mes fenêtres, lunettes noires, perfecto assorti, qui après avoir regardé son petit chien faire ramassa ses déjections célestes. Que peut bien valoir la pensée d’une époque qui désire s’avilir ainsi et en jouit ? Est-ce donc d’elle qu’on nous enjoint de tirer les préceptes moraux qui gouvernent notre existence ? Vaste farce. Pourquoi ne suis-je pas resté à Port-Royal ? C’est ce que je me demande à présent. Parce que, fait exprès, il n’y a plus rien. Parce que, fait exprès, tout a été rasé. Et je crois que la haine de notre petit intellectuel est la version médiocre, comique, et passablement hystérique, de celle, terrible, quasi divine, que Louis XIV vouait aux Jansénistes de son temps. C’est vrai, quand on lit les Pensées comme un vestige de l’esprit français — ce que sont, assurément, les Pensées de Pascal —, on ne voit pas que ce sont surtout l’expression d’une déviance, d’une anomalie, on ne voit pas le danger qu’une telle pensée pouvait bien représenter pour le pouvoir de l’époque, si puissante, et le pouvoir si faible in fine qu’il finira par en détruire la forme extérieure, mais pas la forme réelle, que des siècles après on lit encore, sans songer que, etc., parce qu’on n’y comprend plus rien. Qui pense encore à sa misère ? Qui, que Pascal et quelques moralistes, pensa jamais à sa misère ? Et pourtant, que l’on y pense ou que l’on n’y pense pas, c’est cela, c’est aussi grand que cela, Port-Royal. Marchant dans les ruines absentes de l’Abbaye, hier, j’ai eu ce sentiment sublime, effroyable, de la grandeur défunte : les ruines sont ce qu’il y a de plus beau au monde. Des chèvres bêlaient là dans la plus grande des tranquillités. Je n’ai pas d’amitié pour le parti que notre piètre penseur veut interdire, mais j’en ai aussi peu pour la forme totalitaire du pouvoir dont il se revendique : la loi, c’est ce qui sert à empêcher les autres de penser, à empêcher les autres de vivre. La peine à jouir comme système. (Loin de se défendre contre, on se nourrit de, parce que c’est tout ce que l’on trouvera jamais pour justifier son existence insignifiante.) La République n’est plus alors plus que le prête-nom de l’intolérance (Popper ou pas, ce n’est pas parce que l’on cache une chose que cette chose cesse d’exister, cela il n’y a que solipsiste pour le croire). Nous refusons de voir que nos institutions n’ont pas de fondations (comment en auraient-elles puisque tout est déterminé socialement ?). Et que la démocratie n’est pas un état, mais un processus, imparfait, quelque chose inachevée, inachevable en soi. Pour accueillir l’automne — qui, par l’opération de je ne sais quoi, est devenue ma saison préférée —, je prépare un potage de légumes. Simple : huile d’olive, oignon, poireaux, carottes, pommes de terre, sel, poivre, eau. Et, cependant que je cuisine, me souviens que, quand nous décidâmes, il y a environ trois ans de cela, de revenir vivre à Paris, ce fut autour d’un même bouillon que la décision fut prise.