Quand je me suis vu là-haut, juché sur mon échelle bien avant neuf heures du matin, à la main une perceuse à percussion qui ne percutait rien du tout, à essayer de faire un trou dans un mur qui ne voulait pas se laisser faire, je me suis dit que j’avais dû manquer un épisode ou deux parmi les plus importants de Comment réussir sa vie ou au moins ne pas la rater tout à fait. Je n’avais pas envie de rire du tout et tout ce que je parvenais à dire, c’était : « Ça, je ne sais pas faire », phrase que j’ai dû répéter un grand nombre de fois au point qu’elle a fini par ne plus rien signifier du tout, être une sorte de mantra défaitiste sans plus nulle relation avec quelque réalité que ce soit. Là-haut, toujours juché sur mon échelle, j’ai dit à Nelly que, après tout, je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même, si j’avais du succès, je vivrais en Irlande et je serais marié avec une actrice porno. Ah non, sa femme n’est pas une actrice porno, c’est vrai, elle lui rabat des actrices pornos, oui, m’a répondu Nelly, c’est vrai, sa femme, elle fait la rabatteuse. Je n’en pensais pas un traitre mot, mais j’avais tellement peu envie d’être là où j’étais, à faire ce que j’étais en train de faire que, pendant quelques instants, je crois, n’importe quoi d’autre m’a paru préférable à cette misère d’existence qui est la mienne. Le pire, c’était le bruit et la conscience de sa vanité absolue, de la vanité absolue de toutes choses : quand j’ai passé la perceuse en mode percussion et que, malgré le vacarme assourdissant que cette machine de malheur s’est mise à faire, le foret ne forait rien du tout, il m’a semblé révoltant de me soumettre à pareil esclavage et qu’il était urgent de trouver quelqu’un d’autre pour le faire à ma place. Qu’étais-je allé faire là-haut, juché sur mon échelle ? Percer un trou pour mettre quelque chose à l’intérieur ? Étrange pratique dont la dimension comique, j’en ai conscience, m’échappa totalement. Il faut n’avoir jamais bricolé de sa vie pour s’imaginer Sisyphe heureux : l’absurdité ne révèle rien de rien à personne, elle est un trou qu’on fait dans un mur pour mettre quelque chose dedans, mais l’on ne parvient pas à faire le trou alors on ne met rien dedans parce qu’il n’y a pas de trou, alors il y a quelque chose dans le trou, ce qui était là avant et aurait dû y rester, le trou existe et le trou n’existe pas, qu’il existe ou qu’il n’existe pas, cela revient au même, il y a quelque chose dans le mur qui peut s’y trouver ou ne s’y trouver pas, le mur pouvant tout aussi bien ne pas exister. Il faudrait comprendre — enfin comprendre ! — qu’il n’y aura pas de révélation finale et que toutes les révélations partielles sont des illusions, mais qui aurait le courage de vivre une existence si vide, si contingente, si peu décisive ? Alors, on se raconte des histoires, on invente des théories qui flottent dans le néant des choses qui sont privées de tout sens ; — ça occupe, ça fait passer le temps. À la rigueur, si Sisyphe, se donnant à lui-même sa propre loi, avait consenti de son propre chef à la tâche qu’il s’imposait de lui-même pour l’éternité, on eût pu concevoir qu’il connût une forme de bonheur, mais la vérité, c’est qu’il ne fut jamais qu’un larbin : il a joué avec les dieux et, comme tous les humains, il a perdu. Et n’est-ce pas cela, en vérité, la morale de l’absurde : une morale pour larbin ? Quel plaisir les hommes qui bricolent peuvent-ils bien y trouver ? Et comment se fait-il que, du seul fait que je suis considéré comme un homme, on attende de moi que je bricole, que je fasse des choses avec des outils, des choses comme monter sur une échelle une perceuse à percussion à la main, au mépris du danger que cela représente, les risques de chute, de blessure par foret, d’électrocution, d’anéantissement définitif et total des dernières et maigres capacités cognitives qu’il me reste encore à mon âge, pour faire des trous dans des murs afin de mettre quelque chose dedans ? De là-haut, juché mon échelle, j’avais du mal à clairement percevoir les privilèges dont je jouissais du fait de mon sexe dans le système de domination masculine instauré par le patriarcat. Peut-être aurais-je dû mieux regarder, peut-être manquais-je de discernement, la position n’étant pas exactement, c’est le moins que je puisse dire, des plus confortables. Et peut-être in fine n’aurais-je pas dû, mais comme je ne savais vraiment pas faire, tout bêtement, je me suis avoué vaincu. Les hommes, je ne sais pas, me suis-je dit là-haut, juché sur mon échelle, mais moi, oui : je suis un lâche. Et puis, je suis descendu.