« Prenez l’escalator pour descendre au troisième, suivez la ligne verte jusqu’à l’intersection avec la ligne mauve : sur votre gauche au rayon peinture. » Pour le commun des mortels, les lignes au sol ne signifiaient rien du tout, pour l’aventurier de l’imaginaire, elles évoqueraient peut-être le fil qu’Ariane confie à Thésée pour qu’il ne se perde pas dans le labyrinthe de Minos, mais pour l’employé, dûment formé, consciencieux, elles indiquaient des directions précises, aussi irréfutables que des vérités mathématiques premières. M’avait-il répondu sans hésiter après que je lui eus demandé : « Bonjour Monsieur, où est-ce que je peux trouver du scotch, genre gaffeur ? » Et à mon « merci », un impeccable « je vous en prie ». Je me demandai s’il avait la carte du magasin tout entière en tête, comme tatouée à l’intérieur de son crâne et disponible ainsi instantanément à la grâce d’une sorte d’ars memoriae post-industriel — « Avez-vous lu le livre de Frances A. Yates ? », aurais-je voulu m’enquérir ensuite, histoire d’engager la conversation —, mais je n’osai lui poser la question, tout est si prosaïque qu’on s’exécute avec docilité, me satisfaisant tranquillement de constater en les suivant que ses indications étaient rigoureusement exactes. Là, dans cette abondance de biens de consommation, articles de construction, de décoration, de finition, de destruction, de création, d’autoréalisation, il y avait un ordre qui dessinait la forme idoine d’un monde sans erreur, sans errance, sans doute, efficace, limpide, pratique et sûr : toutes les choses rangées parfaitement à leur place et reliées entre elles par des lignes aux couleurs vives et entraînantes, un personnel compétent et aimable pour pallier les éventuelles défaillances de la clientèle, la mort de Dédale, la fin de la peur, un règne millénaire. Il était à peine plus de neuf heures du matin. J’avais déjà constaté que les magasins de bricolage ouvraient leurs portes plus tôt que les autres. Aux Halles, par exemple, la boutique Nike restait fermée jusqu’à dix heures et demi. Mais je m’étonnai tout de même de trouver tant de gens dans les rayons. Au rayon cordage, notamment, où un homme qui n’avait pas l’air du genre à entreprendre des travaux de rénovation dans sa maison de campagne considérait avec un enthousiasme qui me sembla quelque peu excessif cordes, systèmes de poulie et autres crochets. Je ne m’attardai pas toutefois, et poursuivis ma recherche du scotch, genre gaffeur ; sur les terres de la raison, mieux valait se méfier de ses monstres. « Mais, que font tous ces gens ici ? », me demandai-je alors dans l’un de ces excès par lesquels se manifeste la conscience de soi. Et fus parcouru d’un frisson quand je songeai : la même chose que moi. Un peu plus tard, au Marché Saint-Germain, où j’achetai des fruits, le vendeur me parut un peu trop aimable, allant même jusqu’à m’adresser un « Ça va ? » si amical que j’eus envie de lui répondre : « Bah pas mal ouais. Et toi ? » comme si je l’avais toujours connu alors que c’était la première fois que je le voyais. Et probablement la dernière. Sous des dehors d’affabilité, le monde dans lequel nous vivons cache de froids assassins qui cultivent dans le secret de leur cœur de pierre la passion de la douleur, du sang, de la terreur, et n’attendent de nous qu’un moment de faiblesse pour nous capturer, nous ligoter, nous torturer et nous faire passer de vie à trépas dans d’atroces souffrances. Je pensai à ce film de série B où un homme chausse par erreur une paire de lunettes noires qui lui révèlent que le monde qu’il croit connaître est en réalité envahi par des extraterrestres qui ont réduit la population mondiale en un esclavage dont elle ignore tout. Des meurtriers sont parmi nous et nous n’en savons rien, me dis-je, mais peut-être que je me racontais une histoire dans l’espoir de supporter l’affreuse banalité de l’existence. Je me remémorai la phrase : « Il faut imaginer Sisyphe heureux » et m’indignai en mon for intérieur : « Décidément, tous les mêmes, ces Pieds-noirs. » Le gris de la journée ne me déplaisait pas. J’aime l’automne, ainsi que je m’en aperçois désormais chaque fois que commence la saison. Et puis, avant d’écrire ces lignes, observant par la fenêtre ce qu’il se passait de l’autre côté de la fenêtre, là, sur le boulevard, je remarquai qu’il y avait de moins en moins de monde dans les rues désormais que le temps était moins clément et me dis que c’était cela, peut-être, la clémence que nous accorde la belle saison en contrepartie de sa fin : il fait moins beau certes, mais il y a moins de monde dans les rues. On est toujours un peu triste quand on pense que le désert croît, mais n’est-ce pas à tort ? L’air n’est-il pas plus léger là où la terre est moins peuplée ?