Quelque chose que j’étais en train d’élaborer s’est effondré d’un coup, sous le poids de son erreur. « Oh non, vous ne vous en tirerez pas comme cela, Monsieur Orsoni, certainement pas, me reprend Monsieur Orsini, avant d’ajouter, accompagnant son ton réprobateur de l’index sévère de la vérité : sous le poids de votre erreur, Monsieur Orsoni. » Ainsi soit-il, sous le poids de mon erreur. Tout à l’heure, en effet, l’on m’a encore appelé de ce nom qui m’est devenu familier, Jérôme Orsini. C’était à la Maison de la poésie, pour la remise du prix de traduction de la SGDL, Rachida Dati était présente pour le décerner, et je me suis senti quelque peu désespéré : quand Madame la Ministre consultera le bottin mondain, c’est le nom de mon double maléfique qu’elle cherchera, et c’est celui-là qu’elle trouvera, et moi alors, cependant que l’univers fera un triomphe unanime à ce Jérôme Orsini, gloire de la France, aux grands hommes et caetera, seul dans l’ombre de mon quasi homonyme, je demeurerai pour l’éternité prisonnier de l’Enfer des lettres modernes, là où personne ne vous lit jamais. À quoi cela tient, la gloire. Ensuite, à E., laquelle s’était donc rendue coupable de la syllabique faute, j’ai confié que désormais, j’avais intégré la personne de Jérôme Orsini dans mes romans, que c’était devenu un personnage, pour ne pas dire : le personnage principal des mes histoires. Ce qui est la stricte vérité. Il m’a fallu des années pour parvenir à cette évidence qu’il fallait retourner le monde contre lui-même et ne pas rejeter la grâce de cet autre que l’univers m’offrait, mais l’accepter comme un don, au contraire, et l’accueillir, et sublimer le monstre incompréhensible en compréhension supérieure. De mon élaboration secrète, il ne reste rien. Une ruine, peut-être, tout au plus, une distinction qu’il faudrait exprimer différemment pour la rendre plus vivante. L’appartement est calme, ce soir. Ce matin, nous avons accompagné Daphné à la gare où elle a pris le train en direction de sa classe découverte, comme on dit, à l’Éducation nationale. En rentrant, j’ai de nouveau imprimé le conte que je lui ai écrit, moins les deux fautes d’orthographe que Nelly a corrigées hier au soir, j’ai glissé le tout dans une enveloppe, Nelly a adjoint une carte, et tout cela est parti la rejoindre, là où elle réside, là-bas, loin de nous. J’ai failli oublier de me rendre à la remise du prix mais, ponctualité du surmoi, mon inconscient moral m’a rappelé à temps et à l’ordre pour que j’y sois à l’heure. Je pense à tout cela, et je ne sais, à vrai dire, si c’est totalement dépourvu du moindre intérêt, ou bien si c’est une fantastique matière à écrire. De ma langue à moi, quelques instants encore, je caresse la langue française, et remet tout au silence.