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À la faveur d’une conversation avec R., à qui je demande une permission pour mon texte sur Chejfec, je redécouvre ce que je faisais il y a dix ans, entre Berlin et Paris, les enregistrements des atmosphères sonores, ma théorie de l’auditeur expérimental, la carte sonore de Paris créée avec A, et caetera. Et comme tout cela me semble beau et désespérant. Beau comme si je voyais mon cerveau d’alors en train de fonctionner. Et désespérant parce que la carte sonore, à cause de restrictions dans les conditions d’utilisation des outils développés par Google — qui, de fait, ne sont donc plus des outils, mais des produits — n’est plus accessible. C’est désormais une image fixe, morte. En reconsidérant ces idées et ces réalisations, je me souviens que le home studio et internet furent naguère porteurs d’une utopie en actes, qui mettaient à disposition de l’utilisateur ordinaire des outils lui permettant d’appréhender, de décrire, de percevoir, de comprendre son environnement et de faire quelque chose de toutes ces données pour un coût presque nul ou en tout cas modique. C’est désespérant parce que j’ai le sentiment qu’à cette utopie est venue répondre le modèle de l’intelligence artificielle, qui n’est pas un outil, mais un système de production mimétique. L’utopie dont je parle permettait un usage personnel de la technologie, laquelle n’était pas une finalité, et même plus qu’un outil, mais un instrument. Je posais mon téléphone ou mon enregistreur portable là où je me trouvais et, avec lui, j’écoutais deux fois, j’écoutais plus intensément les sons, j’écoutais et je percevais de façon globale le monde dans lequel je vis : un son, une photo, quelques phrases, c’est déjà l’ébauche en actes d’une conception, d’une manière de voir et de faire, une relation non aliénante au monde. En fait, rétrospectivement, je dirais que nous nous sommes trouvés face à une bifurcation : d’un côté, l’utopie en actes d’une technologie autonome et décentralisée, de l’autre la concentration de la connaissance et de la sensibilité au profit de groupes industriels à tendance monopolistique. Bifurcation qu’on peut comprendre aussi comme ceci : d’un côté, la possibilité de s’approprier des outils techniques pour inventer des formes nouvelles, de l’autre, l’intensification du processus historique qui est né en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, et qu’on a appelé « la révolution industrielle ». L’autre jour, écoutant ce discours où il était question de l’intelligence artificielle, j’ai été frappé par son manque de perspective historique, comme si le phénomène abordé ne s’inscrivait pas dans un temps extrêmement long dont l’origine coïncide avec les révolutions politiques dont, aujourd’hui encore, nous sommes les héritiers. Face aux bifurcations, c’est comme si nous prenions toujours le mauvais chemin. La révolution industrielle en tant que phénomène historique est, au même titre que les révolutions politiques qui ont eu lieu à la même époque (indépendance américaine, révolution française) le produit des Lumières. Quand on envisage ce genre de questions sous l’angle de la régulation — comment fait-on pour que l’avènement de l’intelligence artificielle ne soit pas trop désagréable pour les gens qui en seront les victimes ? c’est-à-dire : à quelle hauteur subventionne-t-on la disparition du métier de traducteur ? puisque c’est de cela qu’il était question —, on se trompe parce qu’on n’a pas de perspective historique, certes, mais aussi parce que, du même coup, on ne se pose pas la question de l’usage qu’on peut faire de la technique : on laisse aux grands groupes industriels le soin de façonner les usages possibles des outils disponibles et on subventionne la perte d’autonomie des individus qui sont victimes de la limitation industrielle des outils. Avec un ordinateur et un téléphone portables, un enregistreur, un ou deux logiciels piratés, j’ai pu fabriquer des pièces musicales, mettre au point des théories, cartographier mon existence. La technique n’était pas mon ennemie : elle me permettait d’inventer une manière de vivre nouvelle et riche. Je me suis un peu lamenté, ce matin, devant tout cela. Pas devant l’esquisse de réflexion un peu caricaturale que je viens de dessiner à grands traits, mais devant les idées que j’avais, avant. À Nelly, j’ai dit : « Qu’est-ce que j’étais intelligent, il y a dix ans. J’avais plein d’idées, c’est fou. » Ce à quoi elle m’a répondu : « Mais tu l’es toujours autant, parfois, même, je trouve que tu as trop d’idées. » Ce en quoi, je dois l’avouer, quand même cela ne me ferait pas exactement plaisir de l’admettre, elle a parfaitement raison.