71024

Vers la fin de son film, Fragments sur la grâce, il y a une scène où l’on voit Vincent Dieutre remonter une rue en suivant le marquage au sol central qui délimite les deux voies de circulation, s’agenouiller et puis s’allonger la face contre terre et les bras en croix. C’est un peu démonstratif, a-t-on envie de dire tout d’abord, avant de s’apercevoir que, de tous les nombreux automobilistes qui passent par là à ce moment-là, aucun ne s’arrête : on les voit qui font un léger détour pour l’éviter, on voit même un homme sur son scooter hocher la tête en signe de réprobation, comme s’il disait en bon Parisien qu’il est : « Ah bah voilà, encore un cinglé ! », mais il ne semble venir à l’idée de personne que cet homme allongé là, au beau milieu de la rue, la face contre terre et les bras en croix, risque sa vie, a peut-être un problème et qu’il faut lui venir en aide. Cette scène, qui tient peut-être plus de la performance artistique que du cinéma, a quelque chose qui m’a semblé très inquiétant : en la regardant, tout en sachant parfaitement qu’il s’agissait d’un film tourné il y a plus de dix-huit ans, je ne pus m’empêcher de trembler pour cet homme allongé là, face contre terre et bras entre croix, d’avoir peur pour lui, peur qu’il se fasse écraser par une voiture, comme cela eut tout à fait pu se produire. Malgré ce que l’on sait de la mise en scène et des artifices du cinéma, bien que cette scène ne me semblât pas jouée, il émanait d’elle un sentiment de danger réel, comme si le cinéaste, investi dans son film comme dans la vie, mettait réellement sa vie en jeu. À l’impression d’un effet un peu surfait succédait ainsi un sentiment de réelle beauté, l’image ne mettant pas en scène le jansénisme, ne la singeant ni l’expliquant pas non plus, mais en montrant sa radicalité même à l’œuvre. Dans l’article qu’il lui a consacré, et que j’ai consulté après avoir vu le film, Jacques Mandelbaum conclut sur une réserve sa lecture fatiguée du film, où il confond notamment Louis XIV avec Louis XIII : « Ce beau film satisfera donc l’honnête homme, écrit-il tout, en laissant les cinéphiles — du moins ceux qui connaissent l’oeuvre précieuse et impie de Vincent Dieutre (Rome désoléeVoyage d’hiver…) sur une question malgré tout non résolue : celle de sa fascination pour une pensée qui ne lui reconnaîtrait sans doute pas le droit d’exister. » Par quoi le critique désigne la condamnation de l’homosexualité. Et où donc, contrairement au cinéaste, le critique s’avère incapable de sortir de son propre point de vue, incapable de dépasser son époque pour considérer un autre horizon. Le monde de Port-Royal est un monde absolument étranger au nôtre. Le choix fait par Vincent Dieutre de donner lecture des textes qui forment la constellation littéraire de Port-Royal et du jansénisme dans un parlé reconstitué de l’époque (c’est Eugene Green qui prend la parole en dernier) fait entendre cette étrangeté avec une grande clarté, et c’est de cette étrangeté qu’il faut partir, à supposer, du moins, que l’on veuille comprendre, pour comprendre quelque chose à ce monde. Sinon, l’on ne comprend rien, l’on n’entend rien, on reste enfermé dans ses certitudes, le monde clos de son temps. Ainsi que le veut, c’est probable, notre époque. Et c’est certain qu’il est difficile d’en sortir (de l’époque, de son propre point de vue, de sa tête, de soi). Mais à quoi bon l’art, sinon ? Je ne sais ce qui me fascine tant dans Port-Royal (plus dans Port-Royal que dans le jansénisme, d’ailleurs). Peut-être l’étrangeté radicale, mais n’est-ce pas là une réponse quelque peu facile ? Si elle l’est, quoi d’autre alors ? Je l’ignore ; je pourrais aligner des mots les uns à la suite des autres sans chercher à établir le moindre lien entre eux — ruines pensées austérité grâce désert —, simplement des mots, mais je ne suis pas plus avancé, je crois. Faut-il que j’avance alors dans ce sentiment de ne pas avancer ? Où, sinon ?