211024

Il y a quelques jours de cela, lisant un passage à ce sujet dans un livre sur lequel je travaille, j’en suis venu à penser ceci : « Si tu n’es pas ému à l’évocation du massacre d’Oradour, tu ne peux pas être français. » Phrase d’autant plus étrange que, d’une part, je ne sais pas très bien ce que « être français » veut dire et, d’autre part, l’évocation était faite pour ainsi dire de l’autre point de vue, j’entends : du point de vue allemand. Ce renversement de perspective m’avait déjà touché en lisant Guerre et paix de Tolstoï, ce sentiment d’assister à une histoire faite de l’autre point de vue, d’un récit à l’envers de l’histoire, ce qui m’avait semblé une expérience importante parce qu’on accède aux choses toujours dans le même sens, et ce sens unique a pour conséquence que, un jour ou l’autre, les membres de nos phrases, nous nous en apercevons malheureusement trop tard, à supposer que nous nous en apercevions seulement, sont devenus trop rigides, ils n’ont plus la souplesse qu’ils avaient avant et qui nous permettait de faire des phrases sensées, belles, intéressantes, lointaines, si lointaines. Est-ce que cela a quoi que ce soit à voir avec la question de savoir ce que c’est que « être français » ? Je ne sais pas, j’hésite. Parfois, c’est étrange, mais c’est ainsi, il m’arrive de me sentir français dans des circonstances qui ne sont pas celles qu’on imagine propices à des sentiments de ce genre. Par exemple, si quelqu’un me demandait quel est mon rapport à dieu, en quel dieu je crois, et si seulement j’y crois, ma réponse serait celle-ci : « Je suis français ». Mais, pour moi, il est vrai, « être français », ce n’est pas une sorte d’exclusive, et « être français » n’est pas l’indication d’un quelque part d’où je serais et qui serait mon origine. C’est à la fois trop grand et trop petit pour cela, la France. Mais c’est vrai que, lisant ces pages qui évoquaient le massacre d’Oradour depuis le point de vue allemand, j’ai été ému, et je me suis dit que c’était peut-être cela, « être français », être ému à l’évocation du massacre d’Oradour, mais que cela n’impliquait nul rejet d’un tiers quelconque, nulle exclusive, et alors, on se demandera sans doute, mais à quoi cela sert-il alors, d’être français ? eh bien, je crois que cela ne me sert à rien, et pour ajouter au trouble, j’ai eu envie de dire : « La France est partout où la langue française se parle », mais qu’est-ce que cela veut dire ? cela aussi, je l’ignore. Il m’arrive d’aimer ce pays, il m’arrive de le haïr, il m’arrive de m’en foutre royalement, et je ne sais si l’une de ces trois perspectives sur la chose est meilleure que les autres, ni même si au moins l’une d’entre elles vaut quelque chose ou rien du tout, je n’ai guère envie de me prononcer sur la question. Mais alors pourquoi est-ce que je la pose ? Et de quoi ai-je envie ? Je n’en sais rien. J’avais envie d’écrire, c’est tout. Et j’ai songé à cela qui m’a suffisamment troublé pour que le passage des pensées ne l’efface pas purement et simplement en passant mais que quelque chose en demeure, comme un point d’interrogation, plutôt qu’une certitude. Il faut se méfier comme la peste des gens qui ont des certitudes, ils dissimulent une laideur terrifiante, si on parvenait à arracher le masque savant derrière lequel ils se cachent, l’on verrait toute la hideur de leurs traits, la crispation qui s’y lit, la terreur qu’ils ressentent à l’idée que les choses sont comme elles sont.