Ombres chinoises abstraites. On espère pouvoir dire quelque chose de sensé, mais c’est en vain. Même ne rien dire du tout est parfaitement absurde : se taire est déjà une déclaration de principe. Tout à l’heure, sur un site culturel, je cite, où quiconque est invité à donner son avis au sujet de n’importe laquelle des œuvres de son choix, bien que je sache qu’il ne faut jamais s’intéresser à ce que l’on dit de soi, j’ai quand même regardé, et j’ai vu que, à propos de mon livre et partout c’est la guerre, quelqu’un avait écrit en guise de descriptif la phrase averbale que voici : « Long poème sur l’état catastrophique de notre modernité ». Et sans savoir si c’était sérieux ou pour se moquer de moi que la personne qui avait écrit cette chose l’avait écrite, l’espace de quelques instants, j’ai eu envie de mourir. Comme le museau d’un petit animal qui va d’une direction à une autre, revient, doute sans pour autant être en mesure d’arrêter d’aller et de venir d’une direction à l’autre, c’est au-dessus de ses forces, le ferait, j’ai pensé à la dernière sélection du Goncourt, j’ai pensé à moi, j’ai regardé mon ventre un peu trop volumineux à mon goût, j’ai songé à l’état global du monde, considéré le descriptif que la personne qui l’avait écrit avait écrit, et je me suis demandé pourquoi j’étais encore en vie, pourquoi je n’avais pas été emporté, l’an dernier, tiens, par exemple, c’est vrai, cependant que je me trouvais à Daoulas dans le Finistère et que, cependant que je me trouvais à Daoulas dans le Finistère, la tempête Ciaran s’y était trouvée aussi et avait emporté arbres, coupé câbles électriques, écrasé voitures, et tué au moins deux personnes, par la tempête Ciaran, pourquoi ces gens dont j’ignore tout, mais qui avaient peut-être plus de raisons, de bonnes raisons de vivre que moi, qui écris de longs poèmes sur l’état catastrophique de notre modernité, a-t-on écrit, avaient été emportés par la tempête Ciaran, et pas moi, donc. Si j’avais jamais eu l’idée d’écrire quelque long poème sur l’état catastrophique de notre modernité, je crois que j’eusse tout d’abord envisagé de me suicider, mais je crois que le pire, c’est le malentendu, un malentendu impossible à dissiper, qui plus est, parce que tout cela, toute cette bêtise, tout cette médiocrité, est commise dans le plus total anonymat, et partant, sans vergogne aucune. Moi, bien sûr, quand je signe un livre, a fortiori quand on me confond avec cette enflure de Jérôme Orsini — mais qu’il crève, qu’il crève ! —, je sais que c’est à moi que reviendront les lettres d’insulte, moi qui aurai à subir les erreurs les plus grossières, à commencer bien sûr par la pire : la faute de frappe primitive, qui en effet a le temps de se relire à perdre dans la vie ? il y a plus important, tu ne crois pas ? non, je ne crois pas, mais je ne compte pas, je ne suis que l’insignifiant pot de chambre dans lequel ce que le monde compte de plus bête déverse sa prose tiédasse (à température corporelle), mais l’autre, l’anonyme, s’en fout, point ne lui est besoin de penser, il suffit de se répandre à la surface infinie du monde numérique, c’est-à-dire : de moi-même. Quelle consolation ce doit être que de tomber dans l’oubli le plus absolu, mais encore faut-il commencer par s’oublier soi-même. J’ai regardé mon ventre passablement trop gros, la maigreur étique qui, tout en nous séparant du mal ou du bien, je ne sais pas, ils se confondent, nous en rapproche, et j’ai eu envie de n’être plus. Tout est tellement imbécile, me suis-je dit, point même n’est besoin de penser à la mort, on croise des Prix-Goncourt partout, il suffit de les ramasser, et il s’en trouve encore pour s’en flatter, de l’avoir, de les connaître, je ne sais. Tout est tellement imbécile : ne pourrait-on pas m’amputer d’une partie de mon cerveau, histoire d’oublier, d’oublier tout, d’oublier un peu, — d’être normal ? Écrivant cette dernière phrase, des images de moi me reviennent soudain. J’ai cinq ans. Je suis en pyjama. Je traverse l’appartement d’Amiens. La télévision est allumée. Mon père la regarde. Je la regarde. Il me semble qu’il s’y passe quelque chose d’important. Je ne sais quoi. Je ne comprends pas quoi. Tout me paraît à la fois faux et vrai. Mais je ne sais pas si c’est du fait du souvenir ou que je m’en souvienne. L’image s’efface. C’est fini. Comme les ombres, c’est du chinois.