Je me suis endormi cette après-midi, et n’était le bruit qui traverse sans cesse le boulevard, où se mélangent sirènes, travaux, cris, explosions de moteurs, je dormirais peut-être encore à l’heure qu’il est. 18:38. J’avais prévu de regarder La grande bellezza, film que je n’ai pas vu depuis longtemps, mais l’image sur mon dvd était d’une si mauvaise qualité que je n’y suis pas parvenu. Il y avait une scène que je voulais revoir où, je ne sais pas si j’en ai déjà parlé ici, Jep Gambardella se retrouve seul avec une femme. Ils vont probablement coucher ensemble quand la femme, d’âge mûr, commence à lui parler des photographies qu’elle prend. Dans mon souvenir, ils sont allongés sur le lit, elle lui parle de ses photographies, dans une question rhétorique, il lui demande si elle prend aussi des nus, elle ne comprend pas l’ironie, lui dit qu’elle va les chercher pour les lui montrer, mais lui n’attend pas qu’elle revienne, il s’en va, et elle se retrouve seule. Le film date de 2013. Je ne sais pas pourquoi j’y ai pensé aujourd’hui. Probablement à cause de l’omniprésence des images de soi que les autres déversent sur nous pour nous asservir, autre chose ? — je ne sais pas. En 2013, les réseaux sociaux n’étaient pas aussi oppressants qu’aujourd’hui, et pourtant, Paolo Sorrentino avait déjà compris le mal que l’image allait faire aux gens. Raison pour laquelle, je crois, tout ce à quoi aspire son héros, c’est devenir écrivain : en finir avec l’image. Je me souviens que nous avions parlé de ce film avec Jean-Pierre Cometti : j’avais souligné la dimension proustienne (dans un passage génial que j’ai regardé aujourd’hui avant d’éteindre, un personnage répond à une autre qui lui dit qu’elle veut écrire un roman proustien que Proust est son auteur préféré, avec Ammaniti) et Jean-Pierre la question de l’Italie berlusconienne, points de vue qui ne sont pas opposés, mais se complètent, évidemment. J’avais envie de revoir cette scène, notamment, parce que le nonchalance du dandy fatigué qu’incarne Toni Servillo me semble une posture éthique : il faut fuir. Fuir, oui, pourrait-on nous rétorquer, mais pour aller où ? Je ne sais pas ; nulle part. Je regrette de ne pas avoir pu regarder ce film et je ne le regrette pas : n’avoir que le souvenir permet d’approfondir le sens éthique de la scène, telle que moi, en tout cas, je la comprends. Il y a beaucoup d’esbroufe de la part de Sorrentino au début du film — c’est son style, on n’est pas obligé d’aimer, on n’est pas obligé de regarder, et c’est vrai qu’il y a quelque chose d’un peu racoleur, le terme est peut-être exagéré, mais il n’est pas loin de la vérité —, et le contraste qu’il installe dès le départ est riche de sens. Quand il se souvient de lui, bien des années après sa mort, Cocteau dit que, dans sa chambre qui ressemblait au Nautilus, Proust avait un air de Capitaine Nemo. Et c’est vrai que tout écrivain a quelque chose d’un utopiste, d’un anarchiste, d’un fou, d’un isolé. Nemo, comme chacun sait, cela veut dire « personne » en latin et, comme chacun sait, c’est ainsi que, dans un probable jeu de mots autour de la prononciation de son nom que nous ne pouvons plus vraiment saisir, Ulysse se moque une dernière fois de Polyphème avant de fuir l’île où ce dernier le retenait prisonnier avec la ferme intention de le manger. Tout écrivain aspire à n’être personne : avoir un nom, mais pas d’image. Tout à l’heure, ce qui m’a profondément agacé, j’ai commencé d’écouter une émission que France Culture avait consacrée à la vie et à l’œuvre de W. G. Sebald, laquelle émission commençait par une évocation de sa moustache. Comme si, au fond, on pouvait réduire Sebald à sa moustache, où comme si c’était une bonne porte d’entrée, comme disent les journalistes, exactement comme on réduit Walser à la date de son décès, et caetera. Les photographies d’auteur de Sebald sont ridicules, en effet, contrairement à celles que Seelig a prises de Walser, qui sont magnifiques, mais ce n’est pas ce que l’on devrait demander à un écrivain, de poser devant l’objectif d’un photographe (les photographies que Seelig a prises de Sebald me semblent justement n’être pas posées). Un écrivain devrait interroger notre relation aux images, la fascination qu’elles exercent sur nous, la dépendance dans laquelle nous sommes par rapport à elles, la domination qu’elles imposent tant dans la vie sociale que dans la vie intime. Écrire participe d’un mouvement d’effacement des images que la gloire visible rend impossible. (Enfermements de l’écrivain : Proust, Walser.)