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Je suis de nulle part. Comme je viens de l’écrire dans le cahier au bison rouge à l’instant, je cite : « Pour corriger la phrase écrite ce matin dans le carnet au bison noir, je ne suis pas de nulle part, — je suis de nulle part. Comme quand on me posait cette question qui m’a toujours horripilé quant à mes origines corses : “Tu es d’où ?”, pour y répondre enfin : Je suis de nulle part. » Et cette déclaration serait l’origine de quelque chose. Encore qu’il y ait quelque chose qui tient de la bravade en elle, je la conçois aussi comme une forme de nostalgie, d’un genre un peu particulier : une nostalgie de quelque chose que je n’ai jamais connu et que je ne connaîtrai jamais. Qui n’est pas inconnaissable (pas plus qu’à l’indicible, je ne crois pas à l’inconnaissable), qui est inconnu de moi. Et c’est dans cet inconnu que quelque chose peut être raconté, qu’un récit peut prendre forme et sens. Qu’elles se trouvent loin mes pensées (et par là, j’entends notamment : celles que nous avons partagées R. et moi, il y a quelques mois de cela, à propos de la guerre d’Algérie), loin de ce que l’on entend faire dire à la Méditerranée, et ce qu’on lui fait subir de fait, non en la clôturant — du point de vue de sa géographie, la Méditerranée est une mer presque fermée, seul un détroit en assure l’ouverture, elle s’involue, comme la spirale d’un coquillage (nautilus, comme le sous-marin du capitaine Nemo) s’enroule sur elle-même, à l’envers de la carte des arrondissements de Paris, qui se déroulent de I à XX, elle va de le sens inverse vers ∞, elle incarne le mouvement d’infini enroulement autour d’un centre introuvable, ou plutôt d’un centre qui se déplace sans cesse au cours de l’histoire, car tant d’histoires s’y déroulèrent et s’y dérouleront encore —, mais en la crucifiant de violence, et comme je voudrais au contraire qu’en émane une sensibilité toute singulière. Nostalgie de l’inconnu, n’est-elle pas étrange, et belle de cette étrangeté ? Parcourir les voies d’introuvables origines, tout autour du pourtour, comme les navigations de personne, les navigations de tout le monde, d’interminables pérégrinations. Comment ne pas inventer des mythes dans un tel univers ? Μύθος, bien avant de devenir « mythe », rappelle Chantraine, ce sont des « paroles dont le sens importe, avis, ordre, récit ». Moins prendre la parole, donc, que se parler les uns les autres, partager la parole. Quand nous cherchons, ne parlons-nous pas la même langue ? C’est un peu niais ce que je viens d’écrire, ne trouves-tu pas ? Mais cette question de l’origine inconnue, de l’origine = x, il me faut me dire toutefois qu’elle revient sans cesse et que je ne peux tout simplement pas l’ignorer, tout le mal ne vient-il pas que je ne cesse de l’ignorer ? Et le contraire de l’ignorer, ce n’est pas la trouver enfin, unique, comme révélée, donnée une bonne fois pour toute (« Ici, c’est chez moi. »), mais la cherchant sans cesse, l’inventer, en faire l’infinie relation. Ce n’est pas chercher en sachant que ce que l’on cherche, on ne le trouvera pas. C’est chercher en sachant que ce que l’on cherche n’est pas une chose, c’est une manière de vivre, c’est un état d’esprit.