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Le mouton national n’est pas l’animal préféré du berger de l’être. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser imaginer, il s’agit d’une sonnette. Une sonnette n’est pas un instrument à faire sonner des clochettes. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser imaginer, il s’agit d’un engin servant à poser les fondations des bâtiments ou ouvrages de génie civil. Au début de l’exposition consacrée à l’année 1793-1794, année révolutionnaire, au Musée d’Histoire de Paris, où nous nous sommes rendus en famille la semaine dernière, on peut voir la conséquence de l’usage qui fut fait, le 5 mai 1793, date qui ne semble pas être passée à la postérité dans l’histoire de notre illustre patrie, et pour cause (on va la connaître), de ce mouton national, sous la forme d’une plaque d’airain pilonnée, où était gravée la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ce texte, qui constitue désormais le préambule de la constitution de la France, les révolutionnaires de l’an II, ne le trouvant plus à leur goût, entreprirent de le détruire et durent se dire que, quitte à tout foutre en l’air, il fallait marquer le cou, et employèrent ainsi les grands moyens. Résulte de cet acte symbolique une masse difforme, où l’on distingue toutefois suffisamment de caractères pour que soit lisible ce qui devait ne plus l’être, et qui n’est pas sans rappeler certaines compressions auxquelles se sont adonnés, au siècle dernier, des artistes contemporains, à l’admiration expansive des élites de l’époque. Ce qui m’a intéressé, je crois, dans ce métal cabossé, même s’il m’a fallu quelques jours pour trouver une manière de l’exprimer qui ne me déplaise pas tout à fait, c’est l’image de fragilité de nos institutions — et partant, du monde social dans son ensemble — qu’il communique. D’abord, parce que ce que nous avons coutume d’appeler « l’état de droit » n’est qu’une forme transitoire, passagère, que prend l’organisation des relations entre les individus qui coexistent à un moment donné à un endroit donné. Et, ensuite, parce qu’elle repose sur un mythe (page brillante, s’il en est, de notre « roman national », comme ils disent), dont on s’efforce à tout prix de faire comme s’il n’était pas une fiction maladroite, celui d’une continuité politique et juridique qui prendrait naissance à l’été 1789, comme si les droits fondamentaux qui sont les nôtres l’avaient toujours été et devaient toujours l’être. Ce qui sous-tend ce mythe, ce qui le nourrit, c’est la volonté d’une naturalisation de la politique, volonté qui n’est sans doute pas étrangère à cette croyance passablement paresseuse qui voudrait que tout fût politique, et absolument paradoxale puisqu’elle tend à soustraire la politique à la politique, à mettre l’histoire à l’abri de l’histoire. L’airain de la loi fondamentale, pourtant, ne résista pas au pilon de l’histoire. Et, à supposer que nous fussions encore à même aujourd’hui de méditer quoi que ce soit, comme il paraît qu’on disait, jadis, c’est une leçon que nous devrions méditer : les lumières n’existent que dans leur relation aux ténèbres. Ou, comme le disait Walter Benjamin dans la septième de ses thèses sur le concept d’histoire, dont il est peut-être un peu trop question dans ces pages, ces derniers temps, « il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie ». On ne saurait se tirer à bon compte du chaos de l’histoire, comme si la vérité d’aujourd’hui nous autorisait à jeter le voile de l’oubli sur les siècles qui nous précèdent. L’état qui est le nôtre, si infatué de nous-mêmes que nous le soyons, n’est pas une fin, c’est au mieux une pause, une halte, un repos ; c’est tout ce que nous sommes en droit d’attendre de l’histoire. Et sans doute est-ce le terme même d’« état » qui nous aura induit en erreur, avec ou sans majuscule. N’est-il pas trompeur, en effet, qui signifie l’arrêt, le status du στατός, la raideur de ce qui ne bouge pas, se tient immobile ? En fait, ce mot exprime toujours le même fantasme : en finir avec le temps, s’extraire du cours des choses, vivre une vie sans cahots, une vie sans vie, dans la paix lénifiée de qui croit dur comme airain à sa propre vérité. Se reposer enfin, — l’impossible rêve qui berce les nuits sombres de l’humanité.