Écrire l’histoire de tous les vaincus, et pas seulement celle qui nous arrange. Ce matin, au réveil, comme hier, au réveil, quand j’ai eu conscience que j’avais rêvé, comme la veille, encore au lit, je me suis raconté le rêve que j’avais fait pendant la nuit, et, dès que j’en ai eu l’occasion, c’est-à-dire un peu plus tard qu’hier, hier, je l’avais écrit à la table du petit-déjeuner, j’ai noté mon rêve dans le carnet de mes rêves, un cahier italien très simple, à la couverture noire, dont le grain semble imiter la peau d’un animal, comme les anciens cahiers d’écoliers italiens, avec la tranche rouge, laquelle, rouge, ne l’est plus, mais rose orangée, désormais, et que j’avais acheté à Naples. En racontant cela, qui n’a que peu d’intérêt, je crois, je me demande si raconter le rêve (se le raconter pour l’écrire, l’écrire pour le raconter) modifie le rêve. Le texte que j’ai commencé il y a quelques jours, texte qu’en vérité je n’ai pas commencé il y a quelques jours, mais que, je crois que je l’ai compris en l’abordant par ce commencement de texte il y a quelques jours, j’écris depuis plusieurs années déjà, commence par un rêve que je raconte. Or, ce rêve que je raconte, je ne l’ai pas fait. Dans les semaines qui ont précédé la rédaction de ce commencement de texte, j’ai songé souvent qu’il fallait que je fasse un rêve qui serait le commencement d’un texte que je cherchais à écrire, mais je n’ai pas fait ce rêve. En revanche, l’idée d’un rêve que je ferais m’est venue, et j’ai commencé à écrire le commencement de texte exactement comme je le ferais en racontant un rêve : « Cette nuit, j’ai rêvé que… ». À vrai dire, à présent que j’y pense plus précisément, je ne sais plus très bien si j’ai rêvé ce rêve, si j’ai rêvé que j’en rêvais ou si je l’ai purement et simplement inventé. Après tout, peut-être que j’ai fait ce rêve, m’en suis souvenu plus tard, mais pas du fait que c’était un rêve, simplement du contenu du rêve et que j’ai supposé que j’imaginais ce rêve qu’en réalité j’avais fait mais oublié. D’autant que la personne qui se trouve dans mon rêve, et dont la présence dans le rêve que je raconte situe ce rêve dans la continuité du texte que j’ai commencé d’écrire il y a plusieurs années, j’ai déjà rêvé d’elle. Rien n’exclut donc que j’en rêve de nouveau : inventer ce rêve n’est pas plus plausible que le faire. Dans la Vie sociale, que je suis en train de relire pour la énième fois, et que, cette fois, je suis en train de trouver réellement génial, tout comme je le trouvais génial quand j’étais en train de l’écrire, ce qui, comme je l’ai écrit à G. son éditeur dans un sms, me rend « heureux », on trouve aussi des rêves racontés, mais leur récit ne commence pas par « Cette nuit, j’ai rêvé que… », qu’ils ne commencent pas ainsi me semble logique, ce n’est pas dans cette perspective que se place le récit qui forme la trame du roman, le roman est dans le rêve, tout le roman est un rêve, le rêve est le roman : si tout semble se passer comme en rêve, c’est parce que tout est un rêve dans lequel il y a des rêves, un rêve de rêve, des rêves de rêves. En fait, c’est depuis que j’ai écrit ce commencement de texte dont la première rédaction s’ouvrait par ces mots « J’ai rêvé de N, cette nuit. » que je me souviens de nouveau de mes rêves, ce qui est le signe d’une intense activité intellectuelle, dont il m’est arrivé de me dire, ces derniers temps, que je n’en étais plus capable, que je n’en serai plus jamais capable. Et c’est vrai qu’il se sera écoulé plus de sept années entre l’écriture de la Vie sociale et sa parution prochaine, tout comme il est vrai que je ne suis plus la personne qui a écrit ce livre, tout comme il est vrai que je ne suis pas différent de la personne que j’étais quand j’ai écrit ce livre, même si je suis une autre personne, au moins la personne qui était en train d’écrire ce livre plus la personne qui a écrit effectivement ce livre. Tout à l’heure, cependant que je relisais un passage à propos duquel G. m’avait interrogé quand nous nous sommes vus pour éclaircir un doute qu’il avait à son sujet, j’ai éclaté de rire, et ce rire m’a rendu heureux — c’est pour le lui dire que j’ai envoyé le premier sms à G. — parce que le moi d’aujourd’hui riait toujours là où riait le moi d’alors, et que c’était bien. Quand G. m’a interrogé au sujet de ce passage, je lui ai dit que c’était censé être drôle et que moi, du moins, cela m’avait fait rire en l’écrivant (et donc, je peux à présent le dire, me faisait encore rire), et G. m’a dit que c’était peut-être pour cela que les éditeurs qui ont refusé ce texte l’avaient refusé, parce qu’ils ne comprenaient pas que c’était drôle. Et c’est vrai que cette incompréhension, je l’ai ressentie très violemment quand, après avoir écrit ce texte, celle qui était mon éditrice chez Actes Sud l’a refusé et que exactement tous les éditeurs à qui je l’ai proposé ensuite l’ont refusé et que les amis que je croyais être des amis m’ont laissé tomber. À présent que je relis une dernière fois ce texte avant de le publier, je me demande bien pourquoi, peut-être parce qu’ils sont cons, tout simplement. Peut-être, oui, peut-être. Mais de cela, je serai amené à reparler. Ce que je voulais dire, c’est. Mais qu’est-ce que je voulais dire ? J’ai oublié.