181124

Il pleuvait ce matin quand je suis allé courir. Mais cela n’empêchait pas les éternelles hordes de touristes d’aller et de venir au Jardin du Luxembourg, avec parapluies et chiens, de prendre ces poses ridicules dans des endroits où ils ne sont pas censés se tenir, pour s’y faire prendre en photographie — le sens d’une vie humaine se résume désormais à cela, se prendre en photographie —, ce qui, pour eux, qui ne passent que quelques instants ici, ne pose pas de problème, mais pour les autochtones, qui voient leur environnement se dégrader à cause de ces comportements imbéciles et sans cesse répétés, parce que les gens imitent ce qu’ils ont vu sur les réseaux sociaux, s’habillent comme les héroïnes de quatrième catégorie qu’ils voient dans leurs séries pourries, avant de venir se répandre de par le monde, sans le moindre respect pour leurs hôtes, qu’est-ce que cela rapporte le respect ? rien, et pourtant, cela ne coûte rien, non plus, le respect, quel monde étrange, est une expérience désastreuse. J’ai songé à la profonde contradiction qu’il y avait entre des sociétés qui dépendent de plus en plus pour leur survie de la visite d’étrangers venus du monde entier chez eux pour y faire du tourisme et la nécessaire sobriété que ces mêmes sociétés semblent appeler de leurs vœux, mais qui n’est qu’une façade hypocrite derrière laquelle on s’abrite pour prétendre qu’on fait le bien, qu’on est le bien, et j’ai continué de courir. Pourtant, ai-je pensé ensuite, me souvenant pour les besoins de ce texte que je suis en train d’écrire, des jours détestables que j’avais passés à Naples, il y a quelques années de cela, même avec un nombre de visiteurs limités à 20000 par jour, comme j’ai lu récemment qu’une telle jauge allait être mise en place à Pompéi, pour un site ouvert 365 jours par an, cela fait tout de même un total limite de 7300000 visiteurs annuels, ce qui, lorsqu’on pense que, au moment de sa destruction, d’après les recherches les plus récentes sur le sujet, le nombre d’habitants de la ville se situait entre 7500 et 13500, donne une idée du délire sacrificiel auquel on est prêt à s’adonner pour des raisons purement mercantiles. Pompéi, de fait, je m’en suis souvenu, toujours pour écrire le texte que je suis en train d’écrire, est l’un des endroits les plus détestables au monde. Non en raison de la laideur des lieux, pour ainsi dire « en soi », mais à cause de l’impression de ravage organisé que donne le nombre délirant de gens qui s’y trouvent au même moment. C’est l’une des expériences les plus anesthétiques que j’ai faites dans ma vie, me procurant un dégoût sans pareil dont, cela peut sembler exagéré de le dire ainsi, mais ce n’est pas tout à fait inexact, je ne me suis pas tout à fait remis, et qui n’est comparable, au regard de sa nullité, qu’à la traversée de la galerie des Glaces de Versailles. Tout, en réalité, est rendu inexpérimentable par le tourisme, et il faut faire d’immenses efforts de soustraction pour parvenir à ressentir quelque chose, et quant à comprendre quelque chose, de cela, n’en parlons même pas. Mais, si c’est une chose que de faire du tourisme — de se livrer pieds et poings liés à la destruction du monde —, c’en est une autre que d’en être la victime, de devoir subir ces masses inéduquées dont le but n’est pas de ressentir ni de comprendre quelque chose, mais, je le répète, de singer ce qu’ils ont vu ailleurs, de l’imiter bêtement, de faire comme tout le monde. Voyager n’a plus rien d’un dépaysement, c’est une activité bêtement mimétique, dont il ne reste que des images banales, vues des milliards et des millards de fois par des milliards et des milliards de personnes qui n’en retirent rien. Qui s’effraie de l’invasion du monde par les machines (l’intelligence artificielle est le dernier frisson du genre), la destruction de la planète par la technique, n’a jamais regardé les gens vivre, n’a jamais vu à quel point la qualité de l’expérience qu’ils font leur est indifférente ; ce qui leur importe, c’est de faire comme tout le monde. C’est l’humanité elle-même qui, dans son comportement mimétique, dans la haine croissante de l’originalité qu’elle a développée (que ce soit pour des raisons politiques, économiques ou pratiques), prépare et accomplit chaque jour son remplacement par la technique. Ce matin, un peu contre tout cela dont je viens de parler, même si ce n’était pas toujours forcément volontaire, j’ai préparé une soupe de légumes aromatisée au thym, j’ai écrit le texte que j’ai commencé d’écrire la semaine dernière, je suis allé courir, j’ai déjeuné de ma soupe de légumes aromatisée au thym, ainsi que d’une petite boîte de filets de maquereaux à l’huile d’olive, d’un peu de pain et d’une succulente orange cara cara, et j’ai continué d’écrire.