Six heures dix-huit, j’ai regardé, c’est l’heure à laquelle je me suis extirpé de mon rêve, ce matin. Ensuite, ce rêve, je me le suis raconté plusieurs fois pour être certain de bien le comprendre, qu’il soit en ordre, quand même ce serait peut-être le contraire exactement que je ferais en me le racontant, transformer l’ordre du rêve en ordre de la veille, mais on ne peut pas échapper au passage du rêve à la veille, pour y échapper, il faudrait vivre dans les rêves, et c’est impossible, et puis j’ai somnolé jusqu’au moment où le réveil a sonné. Alors, je me suis levé, j’ai pris le carnet de mes rêves qui est rangé sur le bureau, et je suis revenu au lit où, m’appuyant sur l’un des livres qui dorment à mes côtés, Walter Benjamin, Archives, moins pour son contenu que pour sa forme, mais la journée devait me prouver qu’elle ne serait pas étrangère au contenu, j’ai noté le rêve dans le carnet de mes rêves. Un peu plus tard dans la matinée, mais pas beaucoup plus tard, j’ai réalisé que l’endroit où je devrais me rendre dans quelques mois se situait non loin de Banyuls, d’où, comme j’en ai déjà parlé, en septembre 1940, Walter Benjamin a pris le chemin des Pyrénées vers l’Espagne dont il ne devait jamais revenir et que ce serait l’occasion rêvée d’entreprendre la traversée des Pyrénées que j’avais imaginée cet été à Combray et, surtout, d’écrire une sorte de reportage, de récit de voyage ou de marche, je ne sais pas, à ce sujet. Le rêve est-il passé dans le livre et, du livre, dans ma vie, apportant avec lui quelque chose du livre où il avait séjourné ? Voilà qui défierait les lois les plus élémentaires de la rationalité, mais ne me semble pas à exclure : il faut bien que quelque chose me porte d’un point à un autre, il faut bien réaliser, comme on dit, il faut bien que les idées prennent réalité, pour que nous arrivions à les penser. Où sont les pensées quand on ne les pense pas ? Mais nulle part, quelle drôle d’idée ! Ensuite, je me suis demandé à qui je pourrais vendre le projet d’un tel récit tout en sachant parfaitement que, vendu ou pas, j’ai l’intention de le mener à bien, de passer les Pyrénées comme Walter Benjamin l’a fait, à cette nuance près que j’entends rentrer. Cherchant brièvement à quoi je pourrais bien rattacher ce projet, je me suis aperçu que, l’année prochaine, en 2025, donc, soit quatre-vingt-cinq ans après la mort de Walter Benjamin, j’aurais l’âge qu’avait Walter Benjamin quand il passa les Pyrénées sans retour, c’est-à-dire : quarante-huit ans. C’est une coïncidence, certes, mais elle ne me semble pas tout à fait inintéressante, et prolonge en tout cas cette atmosphère de rêve dans laquelle nagent les plus belles de nos pensées, les plus beaux de nos projets, les plus belles de nos pages. les plus beaux de nos passages.