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J’ai imprimé le texte, tout à l’heure. Pour immortaliser — ce verbe est un peu étrange, mais c’est celui qui m’est venu à l’esprit — cette version-ci du texte, où l’on voit les couches successives de l’écriture superposées les unes aux autres, entre le début et la fin du texte, le nom du personnage dont il est question dans mon rêve changeant trois ou quatre fois. Avant de l’imprimer, je me suis aperçu que le dernier nom que je lui avais donné ne convenait pas et j’ai donc dû lui en inventer un autre. Mais je n’y parvenais pas. Je suis allé marcher et je ne sais pas si c’est le fait de marcher qui m’a permis de trouver ce nom, mais j’ai fini par le trouver et, par conséquent, juste avant d’imprimer cette étape du texte à partir de laquelle je vais désormais travailler, je l’ai modifié. Il faisait froid mais un peu moins froid que ces deux derniers jours dans Paris. J’ai marché dans ce froid vivifiant pendant une heure et demi, et je me suis senti bien, de plus en plus léger à mesure que j’avançais. Quand je suis entré au supermarché de la culture, j’ai été pris d’une presque insensible sensation de malaise, comme si tout le monde était en train de craquer sous cette orgie de biens disponibles. La jeune femme qui rangeait les livres dans le rayon librairie m’a semblé sur le point de faire une dépression nerveuse. Partout, il y avait d’énormes panneaux où était écrit les mots BLACK FRIDAYen capitales d’imprimerie. Elle était presque obscène, cette petite table où étaient présentés quelques ouvrages consacrés à Walter Benjamin. Pourtant, c’était là que le livre que j’étais venu chercher se trouvait. Je m’apprêtais à demander à la jeune femme qui s’occupait du rayon si elle savait où se trouvait l’autre livre que j’étais venu chercher mais, quand je l’ai vu donner un coup de pied dans son bac à livres sur roulettes tout en maugréant contre un client qui venait de lui poser une question (je crois qu’il avait pris son poste de travail pour une caisse et que cette méprise lui avait particulièrement déplu), je ne sais si c’est par tact ou de peur d’être la prochaine victime de son mécontentement, je me suis abstenu de l’interroger et je suis parti avec mon seul livre sous le bras. Obscène, pourquoi ai-je employé ce mot, à l’instant ? Je ne sais pas : il y avait quelque chose d’affreusement putassier dans cet espace-là, Walter Benjamin étant devenu malgré lui, j’entends : pour des raisons qui n’ont sans doute pas grand-chose à voir avec ce qu’on trouve dans les écrits qu’il a laissés à sa mort, un phénomène de librairie, comme on dit. Et pourtant, quand on pense qu’au sens que son œuvre est susceptible d’avoir, on se dit qu’elle ne saurait être à sa place dans cette espèce de temple barbare de la culture. Mais ce temple barbare de la culture a-t-il sa place dans notre monde ? Hier, sur des affiches dans les rues de Paris, on vantait la fraternité, et je me suis demandé ce qu’il y avait de fraternel à laisser vivre tous ces gens dans des tentes, le long des boulevards, sous les ponts, voire à même le trottoir. Il fait froid, me suis-je dit, le vent soufflait fort, il avait neigé la veille, il fait froid, on ne peut pas vivre comme cela. J’y ai de nouveau pensé, en passant devant le bar la Marine dont la devanture, depuis un an qu’il a fermé, sert d’abri aux déshérités : il y avait un homme assis par terre, il était en train de fumer. À sa droite, il avait posé une pancarte sur laquelle ces mots étaient écrits : J’AI FAIM MERCI. Mais ces capitales d’imprimerie n’étaient pas obscènes comme celles du temple supermarché de la culture, elles étaient une sorte d’appel, d’imploration (est-ce que ce mot existe imploration ?) et, à présent que j’y pense encore, j’en viens à me demander : L’imploration est-elle la forme première du langage ? L’appel, la prière, la supplique, la demande, la quête : qui ne parle pour demander ? Même les grosses pancartes BLACK FRIDAY, à leur manière, quémandent. Et c’est cela, peut-être, qui m’a semblé obscène dans la petite table consacrée à Walter Benjamin, qu’on puisse faire des usages si divers, si opposés, si contradictoires de la langue, lesquels usages nous donnent l’illusion que c’est toujours la même langue. S’agit-il de plusieurs langues ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas comment savoir. Écrire, c’est comme cela que j’essaie de savoir, sans savoir si j’y parviendrai, sans méthode prédéterminée, — j’invente tout en chemin (c’est ce que μέθοδος veut dire en grec ancien) : et la méthode et le savoir, et la fin et les moyens. Je suis passé de l’autre côté de la bouche de métro et, de là-bas, malgré les réticences que j’éprouve à le faire, j’ai pris l’homme assis par terre en photographie. Pourquoi ? Pour ne pas l’oublier. Pour ne rien oublier. Pour continuer. Il faut continuer, il ne faut jamais s’arrêter d’écrire.