Étrange de vérifier au matin dans un livre la citation qui se trouvait dans le rêve que la nuit on a fait. Étrange, vraiment ? Oui et non. Étrange, qu’on ne l’y trouve pas, sans doute, alors que le rêve le disait, ou plutôt qu’on se donne la peine de chercher dans le livre si elle y est, comme si l’on faisait moins confiance au rêve qu’à la réalité pour sonder le contenu de nos songes. Ou bien peut-être eût-on aimé que, le matin au réveil, la citation s’y trouvât, non parce qu’elle y aurait toujours été, mais parce qu’elle serait apparue durant la nuit, le rêve ayant modifié le livre, le rêve ayant modifié tous les livres. Ne sont-ce pas les rêves qui sont à l’origine des livres ? Une fois clos les comptes pour lesquels on a inventé les alphabets, après le coucher du soleil, vient le temps d’aimer, auquel succède le temps de rêver, et puis de consigner, le matin au réveil, avant de reprendre les affaires, les aventures que la nuit aura apportées. Le rêve est un état d’exception. Et le désir secret de l’écrivain, parce qu’il sait que l’exception est sans descendance ni pérennité, est qu’il se prolonge à tout jamais. L’exception est toujours l’hapax. Et pourquoi écrit-on, se demande l’écrivain, sinon pour que dure toujours ce qui ne peut durer, que l’impossible arrive, que les histoires inventées inventent le monde à leur tour, et que la fin ne finisse jamais ? Tout le reste est misère, se dit l’écrivain. Et c’est vrai qu’elle semble bien misérable cette vie à laquelle l’on se résout chaque jour, comme s’il n’y en avait pas d’autres possibles, comme si tout était là, comme les comptes, clos sur soi-même. On se repait du bruit que l’on fait, se contente du manque de sens, se satisfait de ce qui nous est donné. Qui explore sans carte autre que la langue dans laquelle il écrit ses contes les continents inconnus, les mers vierges du rêve, se dit l’écrivain, ne saurait manquer de se sentir à l’étroit dans le prosaïsme du monde. Et toute la vie, en effet, semble croître contre le rêve, contre le sommeil, contre la nuit. Telle serait, dit-on, l’essence du progrès : nulle parole pour le noir, l’obscurité non pas ténébreuse mais lumineuse du songe. Rien que des mots durs pour une vie qui l’est encore plus, dure, et froide, et triste. Dans la profonde nuit de l’hiver ou dans la brève de l’été, s’élabore pourtant le tout-autre : c’est là que les futurs impossibles se dessinent, que l’avenir advient, que la vérité s’inquiète d’exister. Et quiconque ignore le geste nautique de l’herméneute qui, comme le capitaine de vaisseau, son journal de bord, tient le journal de ses rêves, ignore toute l’étendue du mystère qui nous unit à l’univers.