Je ne puis m’empêcher d’être un moraliste, — chaque fois que le monde tente de me démoraliser, je m’efforce de lui résister. Cela ne me gâche pas la vie (comme s’il valait mieux se dire, c’est bon, vas-y, tiavu, lâche l’affaire, ou s’exprimer dans dieu sait quel exotisme indigeste, et le faire, lâcher l’affaire), au contraire, cela me sauve la vie. Alors non, je ne le dis pas, je ne dis pas que ce n’est pas fatigant, et qu’il ne vaudrait pas mieux, quelquefois, effectivement, lâcher l’affaire pour de bon, histoire de souffler enfin, enfin, enfin, un peu, du moins, mais je le répète, je ne le puis pas, c’est plus fort que moi, c’est une force en moi, qui pousse, qui pousse, et je crois que, le jour où je pourrais m’en empêcher, ou je ne ferais même plus l’effort de m’en empêcher, je serais empêché, c’est tout, je serais vieux, ou mort, ou les deux, je ne sais pas. Parce que, après tout, si, comme le disait Bourdieu, le monde social est dans le corps, qui nous dit que ce n’est pas à la manière d’une maladie, d’un virus, de quelque mal qu’il nous faut extirper, qu’il nous faut extraire, dont il nous faut guérir ? Le monde social — la socialisation de la vie —, n’est-ce pas cela, le mal le plus extrême ? L’individu post-libéral (je dis post-libéral parce qu’il l’est toujours, libéral, il croit à la vérité de la liberté, mais il pousse à l’extrême cette foi, jusqu’à l’absurde, et les gens se mettent à dire « daron » et se mettent à dire « daronne », et tout et tout, c’est comme ça qu’ils parlent, les gens, et tout le monde trouve ça bien, et les linguistes applaudissent, et les linguistes disent : Mais qu’elle est dynamique, la langue française, et vive la créolisation !) peut bien dresser la liste de tout ce qu’il a hérité en venant au monde parce qu’il n’est pas le premier être humain sur terre, pas le premier organisme vivant dans l’univers, le dressage de cette liste ne lui permet pas encore de devenir conscient de la réalité de l’univers, de l’indifférence de son existence au regard de l’univers. L’individu post-libéral, au fond, s’imagine toujours être une sorte de messie, s’imagine que sa venue au monde est en elle-même révolutionnaire (Hannah Arendt dit quelque chose comme cela dans son article « la Crise de l’éducation » : « l’éducation doit être conservatrice pour préserver ce qu’il y a de neuf et révolutionnaire dans l’enfant », vaste pétition de principe, comme s’il n’y avait pas de terme outre cette alternative conservateur / révolutionnaire, c’est tellement imbécile que c’est le schéma dichotomique sur lequel repose toute notre vie publique, toute notre vie politique, c’est consternant, mais on ne peut pas en sortir, nous sommes totalement dépourvus d’imagination, les faux événements qui agitent ces jours-ci la classe politique qui est censée former l’élite de notre nation attardée ne laissent aucun doute à ce sujet, pour ne rien dire des commentaires affligeants qu’ils suscitent, comme si tout enfant était en soi révolutionnaire et neuf alors que, en vérité, et les sociétés occidentales hyper riches où des niveaux d’éducation jamais atteints dans l’histoire de notre espèce sont rendus disponibles à tout le monde en apportent la preuve difficilement discutable, la majorité des enfants sont des crétins qui écoutent de la K-pop et disent « wesh » en se touchant les parties intimes, les garçons de CM2, me dit Daphné, aiment beaucoup se toucher le pénis, le leur tout autant que celui de leurs camarades, sans que, manifestement, personne ne trouve rien à redire à ces attitudes de primates écervelés, tu parles d’une nouveauté révolutionnaire) alors que, dans la majeure partie des cas, elle est banale et sans intérêt, insignifiante et d’un ennui mortel, on a beau faire son autosocioanalyse, la prétention nombriliste qu’on affiche ce faisant cache mal la nullité du sujet : tu n’es pas intéressant et notre espèce aura sans doute disparu avant la planète qui l’abrite temporairement (c’est du moins ce que laisse penser un coup d’œil rapide sur l’histoire naturelle de notre univers). Cette dernière remarque est, par excellence, une remarque de moraliste : elle humilie nos prétentions à faire de nous des gens intéressants rien que par ce que nous sommes. Par ce que nous sommes, nous ne sommes pas intéressants ; il n’y a guère que par ce que nous faisons que nous pouvons espérer nous élever au-dessus de la nullité moyenne dans laquelle nous pataugeons au quotidien. Car, il faut tout de même le dire pour sa défense, l’individu post-libéral n’est pas totalement responsable de sa nullité : il est dans le monde social, il baigne dans tout un ensemble d’illusions qui fortifient ces croyances. On lui a fait accroire qu’il possède en soi-même une dignité et que, du simple fait qu’il est qui il est, il mérite qu’on s’intéresse à lui. D’où tous ces pensums répugnants où d’insipides personnages dépourvus de tout talent racontent leur misérable vie, que papa est un immigré, maman, une alcoolique, mon frère un gros con de bourrin, et ma sœur, oh, ma sœur, n’en parlons de cette pute, et la semaine dernière, quand je suis allé au supermarché, c’était quand même le temple du capitalisme, c’est mal, le capitalisme, il faut détruire le capitalisme, et puis le patriarcat aussi, et puis l’État aussi, y a que les migrants qui sont gentils. Ce n’est pas de sa faute, si l’individu post-libéral est un abruti, ce n’est pas de sa faute, il fait ce qu’on lui dit de faire : il geint, il se plaint, il pleurniche, parfois, quand il est vraiment très en colère, il met un petite cagoule noire sur sa petite tête et il va casser la vitrine d’un magasin, ou alors il se quille dans un arbre pour protester contre la route, ou alors il jette de la soupe sur un tableau pour, mais pour quoi, déjà ? ou alors il crie la jeunesse emmerde le front national, ou alors il écrit un poème. Quel crétin. Mais ce n’est pas de sa faute, il fait simplement ce qu’on lui dit de faire. Il ne pense pas à l’immensité de l’univers, à la profondeur du temps, à la nullité de sa personne, à sa petitesse, effrayante, et pourtant si vraie, terriblement vraie. Il y a une page sublime dans Regain où Gédémus, le vieux rémouleur, vient dire à Panturle qu’Arsule (qu’il traitait comme une vulgaire mule) n’est qu’une pute. Alors, Panturle lui répond qu’il sait, mais que cela ne veut rien dire pour lui. Et au lieu, fort comme il est, de découper le vieux en morceaux avec son couteau, il lui demande son prix pour qu’il s’en aille et ne reparaisse plus jamais. Le vieux le lui dit et il le lui donne. Ensuite, la vie renaît. Le village qui était mort revit parce que, contre toute espérance, un être a compris le sens de l’univers et a rejeté le récit de sa vie que le monde social lui imposait pour raconter sa propre histoire, planter le blé, faire pousser le blé, faire un enfant, faire pousser la vie.