Dehors, sur le froid boulevard balayé par le vent, passe une manifestation au son d’une chanson qui dit : « Résiste ». Quand la musique s’arrête enfin, on entend un groupe d’hommes scander les mots que voici : « Macron démission. Résistance. », aussi assommants et insignifiants que le musique,dans l’indifférence quasi générale de qui ils sont censé attirer l’attention. Les gens. De l’autre côté du fleuve, la cérémonie pour l’édifice se prépare. Et, depuis ce matin, le vacarme des sirènes est presque sans interruption. L’idée que toute manifestation publique, de quelque ordre qu’elle soit, doivent être entourée de forces de l’ordre et que tout déplacement un tant soit peu officiel doive s’accompagner d’un bruit assourdissant, quand on prend la peine d’y réfléchir quelques instants, semble passablement absurde, et pourtant, elle s’est imposée au point que tout cela paraisse normal : c’est s’il n’y avait pas de bruit, s’il n’y avait pas de cordon de sécurité, pas de forces de l’ordre, pas d’interdictions, pas d’exclusions, qu’on s’étonnerait : « Mais il ne se passe donc rien aujourd’hui ? » Il se passe toujours quelque chose, mais cela n’intéresse personne, ou presque, c’est décevant, mais c’est l’idée publique que nous nous faisons de la réalité. Ce matin, par exemple, cependant que je marchais dans le vent froid de cette fin d’automne, j’ai écrit dans l’application de prise de notes de mon téléphone un certain nombre de remarques et, si l’on me demandait ce qu’il s’est passé aujourd’hui, je répondrais : « Tu sais, il m’est venu à l’idée que… », en faisant suivre cette locution d’introduction de l’énoncé des notes que j’ai prises, et certainement pas que tel ou tel chef puissant est venu célébrer la réouverture d’une église, si grande soit-elle. Et je crois que ce n’est pas qu’une question de point de vue, je veux dire : ce n’est pas lié au fait que je privilégie mon point de vue à celui des autres, c’est plutôt que toutes ces démonstrations publiques d’existence, je ne me sens pas la force d’y adhérer, pas la force d’y croire, pas la force de m’y intéresser, pas la force de leur accorder une quelconque importance. Cet été, déjà, quand le défilé olympique sur le fleuve avait déchaîné les passions (les pours étaient pour et les contres étaient contre), je n’avais pas pu y croire assez pour simplement regarder. Et ce, sans doute, parce que, quoi qu’il se passe, on en revient toujours au même : les pours sont pour et les contres sont contre, il n’y a jamais la moindre conversion, personne ne dresse soudain pour crier : « J’ai changé ! » Cette manifestation qui passe sur le boulevard pas plus que la réouverture de Notre-Dame ne changent le monde. La vérité est que, même si ces manifestations font beaucoup de bruit, il ne se passe rien. Et peut-être est-ce là une vérité qui nous échappe : ce qui a lieu ne fait pas de bruit. C’est-à-dire : non seulement, il n’est pas nécessaire que quelque chose fasse du bruit pour avoir lieu, mais aussi : plus quelque chose fait du bruit et moins il est susceptible de se passer quelque chose. Qui se dresse soudain pour s’écrier : « J’ai changé ! » ? Personne, voilà la vérité. Personne parce qu’il ne se passe rien. Au contraire, toute idée me change parce que, pensant quelque chose que je n’avais pas pensé auparavant, je ne suis plus le même, exactement comme toute sensation me change, tout est toujours d’une nouveauté radicale, mais nous ne le voyons pas, nous sommes occupés par ces événements qu’on nous impose, abasourdis par le vacarme qu’ils font. Qui peut penser dans un tel bruit ? Il faut faire un effort surhumain pour penser au milieu des décibels que gueulent les sirènes d’urgence. Civilisation du bruit, civilisation du néant. Est-ce pour des raisons de ce genre que je pense à la mer en ce moment, à la Provence ? L’autre jour, je rêvais d’un village perché au-dessus de la mer où un sentier qu’il faudrait une demi-heure pour descendre, et un peu plus pour remonter, conduirait. Et je me voyais vivre là, dans une petite maison avec un petit jardin où je planterais un figuier, alors que je vis au-dessus du froid boulevard balayé par le vent. Je ne me plains pas de vivre au-dessus du froid boulevard balayé par le vent, la vérité est que j’ai beaucoup de chance, je le dis sans ironie aucune, beaucoup de chance de vivre ici, même si les sirènes font bien trop de bruit, mais je ne puis pas m’y cantonner, j’ai l’impression d’étouffer. Je suis ainsi, je n’y puis rien : il faut que j’aille prendre l’air. Et puis, la façon dont le pouvoir confisque l’espace public pour donner le spectacle de sa puissance me déplaît profondément. Des peuples majeurs, me dis-je, exigeraient mieux que cela. Et, du fait que nous nous en contentions, on tirera sans grand effort les conséquences qui s’ensuivent logiquement.