151224

Ce matin, une pensée m’est venue dans une autre langue que celle dans laquelle j’écris et pense en général. J’ai essayé de la traduire, mais cela n’allait pas : c’était exact, mais cela ne sonnait pas juste, et je me suis demandé si la raison en était que je ne suis pas un assez bon traducteur (mais qui peut bien être un meilleur de pensées que je me formule à moi-même que moi-même ?) ou que les pensées sont dans des langues, qu’on ne peut pas les en extraire sans perte, ce qui réduirait a priori à néant toute tentative de traduction et nierait en bloc la possibilité même d’une quelconque forme d’universalité. Mais de ce cela, je ne sais rien, tout ce que je sais, c’est que nous devrions être capable de penser et de parler dans plusieurs langues, de formuler des pensées dans plusieurs langues, et d’accéder aux pensées des autres dans plusieurs langues parce que, peut-être, alors, nous serions en mesure de comprendre que l’universalité, l’universalisme sont moins intéressants que la pluralité des langues, la pluralité des formes d’expression, des cultures, des environnements, des paysages, etc. En fait, il y a souvent une confusion qui est faite entre les frontières et les différences : on suppose souvent (Samuel Brussell, je l’ai déjà cité ici, fait cette supposition) qu’afin de préserver les différences culturelles, il est nécessaire qu’il y ait des frontières, comme si les cultures existaient à l’extérieur de frontières. Mais cela pose plusieurs problèmes : 1. une culture ne peut-elle pas exister sans frontières dans laquelle se tenir ? et la diaspora alors ? et 2. ne confond-on pas, ce faisant, les frontières administratives et les variations réelles ? Il y a des différences entre les pays et les êtres, mais celles-ci ne recoupent pas forcément les frontières administratives, bien malin, par exemple, qui voit la différence réelle entre le sud-est de la France et le nord-ouest de l’Italie. Il y a des différences culturelles, mais elles ne sont pas fondées sur des différences nationales et, contrairement, à ce qu’un réflexe peut-être un peu trop simpliste pourrait laisser penser, ce ne sont pas les frontières nationales qui vont les préserver, sans doute, au contraire, les nier : et ainsi, les nations aussi bien que ce que l’on a appelé la mondialisation sont les ennemies des différences culturelles, les ennemies des langues, des parlers, des patois, de la pensée, pour ne pas dire — mais c’est ce que je pense — : de la vie. Mais cette pensée que j’ai eue, quelle était-elle ? Celle-ci : middle class people with middle class culture making middle class art, laquelle, on le voit, n’a pas grand-chose à voir avec le développement auquel elle vient de donner lieu ici, mais qui m’a saisi comme une sorte d’éclair. Si tout est si triste, si ennuyeux, si uniforme, si médiocre, n’est-ce pas que tout est fait par et pour des gens de la classe moyenne ayant une culture de la classe moyenne et faisant un art de la classe moyenne, ce qui — c’est tout le sujet du développement auquel je viens de m’adonner — sonne beaucoup moins bien que la forme sous laquelle m’est venu cet éclair, et c’est un problème considérable pour qui lui prête quelque attention. C’est comme ce poème en corse que j’ai écrit dans mon carnet, il y a quelque temps de cela, alors que je ne parle pas corse, mais c’est dans cette langue qu’il m’est venu, et dans cette langue que j’ai voulu le formuler, où il était question d’exil. Pourtant, j’y pense beaucoup ces derniers temps, je ne serais pas la personne que je suis, et je n’existerais probablement même pas, si mes ancêtres n’avaient pas suivi les trajectoires qu’ils ont suivies, si mon arrière-grand-père n’avait pas décidé de quitter la Corse pour le continent, ma grand-père de quitter le Piémont pour la Provence, mon père n’avait pas été contraint de quitter l’Algérie où il était né et où, avant lui, sa mère était née pour la métropole, tous ces mouvements ont eu une importance décisive, pour moi, certes, mais pour des millions de personnes dans le bassin méditerranéen, et ce n’est pas aux historiens officiels qu’il appartient d’en livrer je ne sais quelle vérité définitive, mais aux langues de les penser, et à nous, de nous laisser traverser par elles, de nous laisser traverser par les paysages, de nous laisser traverser par la Méditerranée comme, depuis des millénaires et des millénaires, nous ne cessons de la traverser. Comme je le disais hier à propos du labyrinthe, la vérité, ce n’est pas un lieu, ce n’est pas dieu sait quel fait objectif, la vérité, c’est quelque chose que l’on dit, c’est un récit, que dis-je un récit ? — des récits en langues.