Il faut vraiment que j’écrive un nouveau livre de fiction, ai-je écrit à Nelly, sur un ton qui, si je lui avais parlé à haute voix au lieu de lui envoyer un message texte sur son téléphone, eût semblé à la fois exalté, terrifié, et désespéré. Je venais de me faire tout un scénario dans lequel, suite au message que j’avais publié en ligne la veille, message où se croisaient le pape en visite en Corse, la question de la laïcité et le sort tragique de Samuel Paty, les forces de l’ordre débarquaient chez moi, un beau matin, pour m’arrêter sous les yeux de ma fille en larmes, avant de me soumettre à la question des heures durant au cours d’un épuisant interrogatoire et de me placer finalement en détention pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Ce scénario avait provoqué une réelle crise d’angoisse chez moi et, tout en me disant que c’était parfaitement imbécile, il ne m’arrive jamais rien, ne cessais-je de me répéter, c’est bien tout le problème, d’ailleurs, si seulement il m’arrivait quelque chose, si seulement la police venait m’arrêter pour activités subversives en rapport avec une autorité morale, j’aurais enfin quelque chose à raconter qui intéresserait vraiment les gens, j’avais effacé le message que j’avais publié la veille, tout en sachant que cela ne servait à rien, on pourrait en retrouver la trace et me demander pourquoi, si je n’ai rien à me reprocher, pourquoi j’avais effacé ce message, c’est vrai, pourquoi ? parce que personne ne comprend jamais rien, peut-être, et pour m’éviter la peine d’avoir des ennuis avec la justice, me voyais-je déjà en train d’essayer d’expliquer au juge qui devait décider de ma mise en détention provisoire pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Je m’étais vu, en imagination, menottes aux poignets, sous les yeux plein de larmes de ma fille, le regard effrayé de mon épouse, comme j’avais vu les portes entrebâillées des voisins qui s’apprêtaient déjà à dire que j’étais quelqu’un de sans histoire, comme j’avais entendu les je-te-l’avais-bien-dit que ses parents ne manqueraient pas d’adresser à leur fille mon épouse, mon éplorée épouse, leur lointaine fille, je m’étais vu, en imagination, descendre les marches qui conduisent du troisième au rez-de-chaussée, la tête basse et l’air ahuri, faut-il vraiment réveiller les braves gens à six heures du matin ? Mais tu n’es plus un brave gens, mon petit Jérôme, cela, c’est fini, tu es allé trop loin, tu as porté atteinte à la dignité de la Nation, et tu vas le payer, et cher, en plus ; ta vie est foutue, mec. Évidemment, aurais-je pu me dire cependant que je fantasmais cet improbable scénario, comme je me le dis à présent, ce genre de choses, ce n’est pas à moi qu’elles arriveraient, mais aux autres, toujours les mêmes, les écrivains connus, les d’extrême-droite, les d’extrême-gauche, si seulement c’était à moi que cela arrivait, une fois, au moins une fois, juste une fois dans ma vie, que j’aie enfin quelque chose de vendable à raconter, me lamentais-je tout en tremblant de peur à l’idée que l’on vienne me chercher pour m’emmener. Alors, j’ai écrit à Nelly qu’il fallait que j’écrive un nouveau livre de fiction parce que, c’est ce que je me suis dit, il était grand temps que je me change les idées, que je raconte quelque chose de différent, qui me tire du marasme contemporain dans lequel on patauge allègrement, et ça fait splitch et ça fait splatch, et on s’en met partout, de la gadoue, mais on s’en fout, c’est pour cela que je lui ai écrit, et cela — je veux dire : tout, le fantasme, l’angoisse, tout — cela en dit long sur moi, sur l’ennui qui est le mien, pas l’ennui du quotidien, non, pas l’ennui de la vie, non plus, non, l’ennui de l’art, ce qui est pire, bien pire que tous les autres ennuis. Vivement les vacances ! ai-je ajouté. Pas faux, en effet. La veille, quand j’avais écrit ce message au sujet du pape en Corse, de la laïcité et de Samuel Paty, j’avais vraiment voulu dire quelque chose de sensé : lorsque, comme tout le monde, il y a quelques années de cela, j’ai appris la mort de Samuel Paty, et les circonstances atroces dans lesquelles elle a lieu, j’ai été profondément choqué, à cause des circonstances, de la sauvagerie, de la violence, de la bêtise, aussi, il faut bien le dire, c’est une incommensurable bêtise (et une telle bêtise est toujours d’une violence extrême), une incommensurable bêtise qui a conduit à la mort de Samuel Paty, mais aussi parce que mon père, aujourd’hui retraité, enseignait l’histoire, comme Samuel Paty, et que, lorsque Samuel Paty est mort, j’ai pensé à mon père, j’ai pensé que mon père aurait pu être à sa place, et cela m’a touché de manière très personnelle, très intime, dans ma chair même, bien plus que je n’aurais pu l’imaginer, et je pense que, collectivement, nous n’avons pas été à la hauteur de cette tragédie, nous avons dit que c’était une tragédie, mais c’était un moyen de ne rien dire du tout, de faire du bruit avec la bouche et puis c’est tout, nous n’avons pas pris conscience de l’horreur de notre monde, de ce que cela signifie, dans un pays comme le nôtre, qu’au nom d’une religion on puisse assassiner un enseignant, et il me semble que toutes les personnes qui attaquent la laïcité, quelles que soient leurs raisons, mettent en danger toutes les personnes qui, aujourd’hui, en France, sont chargées de l’enseigner. C’est ce que j’avais voulu dire dans mon message de la veille et quand, je ne sais pas très bien pourquoi, j’y ai songé de nouveau, avant de l’effacer, je me suis dit que j’étais fou, que j’étais complètement inconscient d’écrire des choses pareilles, lesquelles choses, dans le meilleur des cas, ne seraient absolument pas comprises, parce que personne ne comprend jamais rien, et, dans le pire des cas, allaient m’attirer des ennuis. Tout cela, toutes ces histoires d’arrestation, de prison, je les ai imaginées, et il y a peu de chances que cela m’arrive, encore que tout soit possible, de nos jours, en France, où on décapite des enseignants parce qu’ils sont des enseignants, peu de chances qu’on vienne m’arrêter de bon matin pour me jeter en prison, mais j’ai vraiment eu peur. Je sais que ce scénario je l’ai entièrement fantasmé, qu’il n’existe pas dans le monde réel, qu’il n’existe que dans mon imagination, mais il m’a réellement terrifié, physiquement : j’étais en train de marcher (je me trouvais au Parc Montsouris), et j’ai commencé à imaginer toutes ces histoires, et j’ai senti mes mains devenir moites, et j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds, et je me suis dit : « Il faut que tu effaces ce que tu as écrit. Tu es fou. On va venir t’arrêter. Des hommes cagoulés vont venir défoncer la porte de chez toi et, sans autre forme de procès, ils vont t’arrêter. On va t’arrêter, prendre ta photo d’identité judiciaire, t’interroger, te placer en détention, et tu vas passer de longs mois en prison, où tu seras victime de toutes sortes de mauvais traitements qu’il vaut mieux ne pas imaginer, les viols n’étant peut-être pas les pires, tu imagines, la promiscuité, partager quatre murs avec des illettrés, qui écoutent de la musique populaire à longueur de journée et regardent la télé, pitié, non, pitié. Ta vie, qui n’est déjà pas terrible terrible, on doit bien à la vérité de le dire, ce n’est pas brillant brillant, ta vie, Jérôme, ta vie va être entièrement ruinée. Efface ce message, — immédiatement. » Et, immédiatement après l’avoir effacé, je me suis dit : « Quel malheur que cela ne m’arrive pas. Quel malheur que rien ne m’arrive jamais. Si seulement il m’arrivait quelque chose que je puisse raconter, quelque chose du genre de celles qui font vendre des livres par centaines de milliers. Ah, l’argent, l’argent. Les gens aiment ça, les histoires d’injustice. Les gens sont d’ignobles voyeurs, ils aiment ça, les malheurs, quand il arrive aux autres. Ils sont prêts à payer cher pour jouir du malheur des autres. De l’argent, de l’argent. Beaucoup d’argent. » J’ai senti physiquement les effets de la peur et aucun soulagement après avoir supprimé ce message, c’était pire, même, puisque s’ajoutait la conviction qu’il ne m’arrivait jamais rien, qu’il ne m’arriverait jamais rien, et que donc j’étais condamné à passer à côté de ma vie, et j’allais de l’un à l’autre, de la peur de la prison à l’angoisse de l’anonymat, sans que jamais cette dialectique absurde ne débouche sur une quelconque synthèse, une quelconque résolution, une quelconque révolution. La fiction, c’est ce que j’ai écrit à Nelly, la fiction m’a semblé être le meilleur moyen de remédier à cet état de choses. Peut-être, c’est vrai, que si, au lieu de m’occuper des âneries que le pape peut bien avoir à raconter en voyage en Corse, j’écrivais des histoires, peut-être que je me sentirais mieux, plus léger, moins angoissé, moins effrayé. Mais est-ce bien vrai ? Je ne sais pas. Il y a quelque chose de dégueulasse dans l’air du temps — je n’ai pas trouvé une meilleure façon de le dire —, qui suinte partout, dans les mots des gens, leurs attitudes, et moi, qui essaie de comprendre quelque chose à tout cela, pas pour sauver le monde, cela ne m’intéresse guère, mais simplement pour ne pas devenir fou, je vois bien que, souvent, je ne m’y prends pas de la bonne façon. Mais que puis-je y faire ? Peut-être rien, je ne sais pas. Est-ce l’impuissance qui te rend comme ça ? Comme ça comme quoi ? Comme ça quoi ? Qui me parle ? Une voix ? Mon double ? Le pape ? Ouais, ouais, c’est ça, rigole, rigole, mec, tu te marreras moins quand les flics vont débarquer chez toi avant de t’embarquer pour t’envoyer en cabane. Quelle agressivité. Ce n’est pas la peine de faire des histoires pareilles pour quelques mots. Ouais, c’est ça, tu fais dans ton froc, le poète, tu pètes de trouille, le conteur. Fais gaffe à toi. Fais bien gaffe à toi. Et il n’est pas tout à fait inexact de dire que, tout à l’heure, quand, rentré chez moi, quelque chose ayant attiré mon attention, un bruit ou je ne sais quoi, j’ai jeté un regard par la fenêtre et que j’ai vu ces deux véhicules militaires garés sur le boulevard dans la voie des bus et des individus armés qui en descendaient, je n’en ai pas mené très large. Dans un mouvement réflexe assez imbécile, je m’en rends compte à présent, seulement à présent, j’ai tiré le rideau sur la fenêtre et, dissimulé derrière, j’ai continué d’observer ces hommes armés qui, à présent qu’ils étaient descendus de leurs véhicules, semblaient attendre quelque chose — l’ordre, sans aucun doute, d’enfoncer des portes et de me mettre aux arrêts. Dans le ciel, il n’y avait pas d’hélicoptère qui tournait, mais les sirènes d’urgence hurlantes qui se rapprochaient de moi en un vertige de plus en plus oppressant. Je me suis dit : Ça y est, je suis fait, mais en fait, non, les militaires du plan Vigipirate, étaient allés se chercher un kebab chez Baba Bey. Il n’y a pas de destin, me suis-je alors fait remarquer, il n’y a que des animaux qui errent à la recherche de la nourriture qui leur permettra de survivre un jour de plus. Et les millénaires de progrès qui séparent les chasseurs-cueilleurs que nous fûmes de la street-food à emporter sont à la fois considérables et ridicules. Peut-être est-ce le commentaire que j’aurais dû ajouter, la veille au soir, quand, au dîner, j’avais parlé d’Âge de pierre, âge d’abondance à Daphné, tout en omettant, comme toujours, la question centrale de l’histoire : Et nous, à quel âge vivons-nous ? Et nous, quel âge avons-nous ? Âge d’angoisse, tous les âges se ressemblent. Et ceci est la fin du premier chapitre de mon nouveau livre de fiction.