Un jour, je me suis senti comme un espion qui vient d’être démasqué. Pourtant, je n’étais pas un espion, à peine un piéton. C’était rue des S.-P. Elle était en grande conversation avec son compagnon qui poussait l’enfant devant lui quand, tout à coup, m’ayant aperçu, elle lui a dit : « Chut. Tais-toi. », presque comme au théâtre, où les acteurs jouent le chuchotement tout en parlant fort, mais à l’envers, parlant fort tout en chuchotant. Et puis, à moi, me croisant : « Bonjour ! Ça va ? », avec le feint sourire de la circonstance. Pourtant, je n’étais pas un espion, je crois que j’avais eu envie de lui dire, mais cela n’en valait pas la peine, je ne comptais pas vraiment, je travaillais comme un vulgum factotum aux éditions G., où elle était autrice, mais, pour elle, je devais faire partie du camp opposé avec lequel, c’est ce que j’avais déduit de l’air, du ton, du secret, de l’hypocrisie, elle devait avoir des démêlés. Mais cela est si ancien. Pourquoi en parlé-je à présent ? C’est tout à l’heure que j’y ai pensé, quand j’ai croisé sa sœur, autrice chez G., elle aussi, qui déboucha soudain sur le boulevard en venant de la rue Péguy. J’avais eu affaire à elle, quand je travaillais chez G., et cela ne s’était pas très bien passé (j’avais préparé la publicité qui devait paraître dans le Monde, mais rien ne lui convenait, elle voulait tout refaire, alors je l’avais laissé faire, m’en désintéressant), et je ne sais pas si elle m’a reconnu — peut-être qu’elle m’a reconnu sans savoir qui je suis, comment se souviendrait-elle de qui je suis alors que je n’étais qu’un moins que rien ? ces gens-là ne se souviennent jamais que des gens importants, c’est important, les gens importants, mais quand je l’ai croisée, elle venant de la rue Péguy, et moi descendant le boulevard pour rentrer chez moi, avec mon sac sur l’épaule où il y avait deux baguettes de pain, du fromage, des pâtes et une bouteille de vin, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’elle avait morflé, quand même, me reprenant tout de suite, parce que ce n’était pas très charitable, voire un peu sexiste, me suis-je dit, mais c’était un surmoi étranger qui parlait à travers moi, et pas moi, moi, cette remarque, je ne me la faisais pas parce que c’était une femme, mais parce que je la trouvai encore plus laide qu’elle ne l’était dans mon souvenir, ce qui déjà n’était pas peu laid. C’est à ce moment-là que j’ai pensé à sa sœur. J’ai sorti mon téléphone portable de ma poche et j’ai cherché son nom sur le site internet des éditions G., mais je ne l’ai pas trouvé. Cela m’a étonné parce que je n’avais aucun doute sur son identité. Comment se faisait-il, alors, en l’absence de tout doute, que sa sœur ne soit pas celle que je pensais qu’elle était ? Avait-elle disparu de la surface de la terre ? S’était-elle volatilisée ? Volatilité ontologique, entendons-nous, parce que ce n’était pas simplement elle en tant qu’être vivant qui avait disparu, comme on dit des vivants quand ils meurent qu’ils disparaissent, mais sa personne en tant que concept même, comme si elle n’avait jamais existé. Et soudain, je me suis dit : Mais ce n’est pas elle. Comment ça, pas elle ? Ce n’est pas sa sœur. Mais alors qui est-ce ? Et pourquoi est-ce que je pense à elle, ayant croisé l’autre ? J’ai cherché, et j’ai trouvé. Ce n’était pas sa sœur, mais c’était tout comme, et c’est pour cette raison que, la voyant, j’avais pensé à l’autre, qui a bien une sœur, mais pas elle, une autre femme, j’ai pensé à elle, parce que l’une ou l’autre, les sœurs ou elle qui n’est pas leur sœur, ni à l’une ni à l’autre, c’est tout comme, c’est la bonne bourgeoisie française où les femmes ne s’occupant pas des affaires, c’est sale, les affaires, pour les femmes, pour s’occuper, les femmes écrivent des livres où elles explorent l’arbre généalogique de la famille. Du moins, c’est ce que je me dis à présent, mais je n’en sais rien, je n’appartiens pas à la bonne bourgeoisie parisienne. Quand je travaillais chez G., je l’ai fréquentée, cette bonne bourgeoisie parisienne, comme une bonne fréquente ses maîtres, mais je ne me suis jamais senti proche d’elle, pas plus qu’une bonne ne se sent proche des ses maîtres (ceci n’a pas grand-chose à voir avec cela que je suis en train de raconter, mais ce serait un paradoxe intéressant à explorer dans la Recherche : la famille Proust considère Françoise comme un membre de la famille, mais elle, en revanche, ne considère pas les Proust comme sa famille), je ne me suis jamais senti appartenir à la bonne bourgeoisie parisienne, et je n’ai jamais eu le désir d’en faire partie, au contraire, bien au contraire, j’en suis parti. Et c’est pour cette raison qu’il m’avait paru étrange que l’on me prenne pour un espion, ce que je n’étais pas, ou alors oui, mais pas au sens où la fausse sœur l’entendait, ce n’était pas elle que j’espionnais, c’était son monde. Ce monde dont j’ai tout vu. Ce monde dont je sais tout. L’écrivain comme espion, comme voyeur, comme mémoire sans oubli, comme conteur infini.