28.12.24

Au moment de prendre le chemin du retour et de la redescente vers Vaison, un panneau « Chasse en cours. Ensemble, soyons vigilants », lequel figure un sanglier courant pour échapper à une mort certaine, attire mon attention. N’ayant pas de fusil, me dis-je, ce n’est pas exactement à moi de prendre garde à mes faits et gestes, plutôt à qui se trouverait arpenter armé les collines de ma Provence gelée. À moins, bien sûr, que le sanglier, ce ne soit moi. Mais, quand même j’aurais bel et bien pris du poids pendant les fêtes de Noël, cette perspective me déplaît : quel manque de tact, de délicatesse, ce n’était pas cela que j’avais à l’esprit, hier, en prophétisant ma philosophie de la diététique, la prise de pouvoir de l’idiosyncrasie. Tout comme m’a déplu la perspective de parvenir au Crestet, en même temps qu’un couple à l’embonpoint certain, mais ayant rejoint, eux, ce sommet en voiture, et non à pied. Devant le panorama sublime en cette fraîche matinée de décembre — au loin, on voit les neiges du Mont Blanc —, la femelle aura cette sentence aux déprimants accents : « Nan, la vue, elle est pas bonne. » Une heure de marche pour en arriver là, — que la réalité est ingrate. Mais ce n’est pas vrai : la vue est sublime. Et les peuples qui vivaient ici au IXe siècle ne s’y trompèrent pas, qui bâtirent là leur château. Roger Anger, architecte de son état, fit l’acquisition des ruines dans les années 1980 et reconstruisit le château à partir des deniers pans de murs tenant encore debout. Le résultat évoque plus les façades de ses immeubles d’habitation que les paysages calcaires de la Méditerranée. Sur les photographies du bâti que j’ai pu consulter, une déconcertante statue monumentale d’évêque dialogue avec une piscine suspendue au-dessus de la plaine. Un peu plus tard, je me suis assis sur le trône épiscopal de Notre-Dame-de-Nazareth, mais mon auguste postérieur enté sur ce cathèdre de pierre, je n’ai rien ressenti de particulier, nulle révélation, nul appel, rien, alors j’ai préféré aller m’asseoir à l’air du cloître et là, dans la fraîcheur de l’après-midi, avec mon crayon mal taillé, j’ai dessiné cet étonnant petit personnage qui orne le chapiteau d’une colonne : étrange roi au regard vif, au grand sourire, dont les interminables moustaches frisent et dont la barbe se déploie comme les rayons d’un soleil, les branches d’une étoile de mer, les tentacules d’un monstre marin. Divinité totale, cosmique, terrestre, marine, elle semble bien peu chrétienne, mais chez elle, assurément, dans ce merveilleux pays. Tout à coup, le soir, cependant que je suis occupé à écrire mon journal, une détonation déchire le silence de la nuit voconce. Est-ce la fin du monde ? Non, seulement de l’année. Et le maire, qui offre le feu d’artifice à ses administrés.