4.1.25

Zéro degré. C’est la température que je choisis pour ma première course de l’année. Dehors, les moindres centimètres cubes d’eau qui stagne sur les trottoirs défoncés de la capitale ne laissent guère de doute quant au climat qui y règne en ce début d’année. Il fait froid, j’ai les doigts gelés, et les cuisses à l’air. Mais quand, traversant le Jardin des Grands Explorateurs, je croiserai ce notable des lettres françaises, mal à l’être dans son jogging en toile respirante, marchant péniblement à une allure accablée, sa bedaine guère moins avancée que son âge le précédant de fatigue sous son crâne dégarni, je n’envierai pas sa réussite sociale, ses huit femmes et ses vingt-quatre enfants, ses décorations et ses coups éditoriaux, son entregent et ses petits avantages fiscaux, non, sans lui accorder de regard (avoir consenti à le voir est déjà bien assez), je relèverai le menton, heureux de n’être pas aussi laid que lui, et me tournerai vers le lointain, là où il semble si petit. Dix kilomètres plus loin, quelques instants à peine après être sorti du Jardin du Luxembourg, havre de paix où seuls les piétons sont admis, et avoir arrêté de courir, je n’hésiterai pas à insulter un énième cycliste (une, en l’occurence), absolument incapable, comme tous ses congénères à roulettes, de s’arrêter quand le feu est rouge et qu’un piéton traverse. La vérité est que, contrairement à ce qu’affirment péremptoirement les théories “de gauche” selon lesquelles, c’est le moteur à explosion qui fait le malheur des humains (semblables en esprit à celles qui se satisfont, bedonnantes de simplicité, d’expliquer le vote d’“extrême-droite” par le fait que les gens regardent la télé), la bêtise crasse et le mal qui s’ensuit nécessairement sont là, présents en chacun de nous, qui ne demandent qu’un véhicule, petit ou grand, pour s’exprimer enfin. Et il en faut de la détermination pour lutter là-contre, et de la discipline pour s’en défaire. Dix kilomètres dans le froid glacé de l’hiver, c’est ainsi, aussi, que se déploie ma diète philosophique : non pas dans le repli sur soi, l’enfermement, la dissimulation, le travestissement, mais l’ouverture maximale au monde, la recherche de la lumière, peu voire pas de viande, des fruits, des légumes, des céréales, de l’eau, des infusions de thym, des idées antiques comme les grecques, un rivage dont l’écume afflue. J’ai envie de dire : il faut découvrir ce qu’il y a de grec en soi. Et cette phrase, je sais bien tous les reproches qu’on pourrait trouver à lui faire (il se trouve toujours une personne sans idées pour adresser des reproches à qui en a beaucoup), mais elle ne vise pas tant une réalité existante (une réalité qui exista jadis) que la possibilité d’une réalité toujours à venir. L’équilibre est dans la légèreté. Qui elle-même, comme πόδας ὠκὺς Ἀχιλλεύς, est fragile : si le pied est léger, il est aussi mortel. Talon. Comme Apollon qui purifie et envoie la peste, tout est double. Mais sa lumière brille partout où il le faut ; il suffit d’ouvrir les yeux. Et de voir.