Comment passer en un clin d’œil d’une chaude journée d’été vers midi à une matinée qui s’achève sous un soleil glacial ? Eh bien, il suffit de refermer le livre, d’enfiler sa tenue de course et d’aller courir. À Paris, en janvier. Ou, on pourrait penser que c’est la même chose, de passer de la littérature à la réalité. Mais la littérature n’est-elle pas réelle ? Et notre monde, l’est-il vraiment ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que le choc thermique, s’il est violent, ne l’est peut-être pas tout autant que le choc de civilisation. Et les bribes de langue que je surprends en faisant le tour du jardin, où de grosses chevilles mal embouchées comblent mal le vide de la conversation, pour ne rien dire de la pensée, ces « frère », « genre », « en mode » qui sont censés attester de la bonne santé de la langue française, tranchent de façon sanglante (c’est mon petit cœur qui parle) avec les locutions cosmologiques dont j’essaie de saisir le sens dans la bouche de Socrate ; où cela peut-il bien être ἐπὶ τῷ τοῦ οὐρανοῦ νώτῳ ? À quoi cela sert-il de déchiffrer ce que des millénaires de culture ont déjà défriché ? Je ne sais pas ; — à vivre ? Je crois. Et copiant dans mon carnet de cuir rouge florentin le membre de phrase que je viens d’indiquer, j’ai envie d’écrire un poème qui commencerait par ces mots même : « Sur le dos du ciel ». Mais à quoi bon ? Daphné, que j’interroge rapidement sur le sujet ce matin en réponse à une remarque que l’on me fait par ailleurs, remarque les deux tiers des élèves de sa classe environ (peut-être un peu moins, c’est moi qui modère son propos, mais j’ai peut-être tort) ont un vocabulaire qu’elle estime « pauvre » et ne sont pas capables de changer de registre de langue entre la cour de récréation et la salle de classe (ils disent « wesh » dans presque toutes leurs phrases, précise-t-elle). On peut toujours lui reprocher d’être réactionnaire (en ce qui concerne une enfant de neuf ans, il me semble toutefois que cet argument n’est pas encore acceptable), mais le tableau prend des couleurs plus sombres encore quand on précise que l’école publique où elle est scolarisée se situe dans le sixième arrondissement de la capitale. En fait, les linguistes qui défendent l’idée d’une bonne santé de la langue française contre les adeptes du déclin ne le font pour des raisons qui ont quelque rapport avec la réalité, mais au nom d’une idéologie misérabiliste qui promeut l’inversion des rapports de domination par la valorisation systématique de toutes les formes de culture qui émane du groupe considéré comme dominé. La réalité est tout autre. C’est un paysage dévasté où les formes les plus avilissantes de culture sont devenues la norme ; quiconque n’obéit pas au régime culturel dominant (langue appauvrie, catégories de pensée caricaturales, utilisation continue du smartphone, omniprésence des réseaux sociaux, culte de la téléréalité) se voit mis au ban du nouveau monde social, qui n’est en rien plus égalitaire que celui qu’il est censé avoir rectifié, non, l’inégalité a simplement changé de forme. Car, tout le problème est là : à la différence des adeptes du déclin qui veulent que rien ne change, ce qui est absurde, les hygiénistes de la langue veulent rendre le monde meilleur et échouent lamentablement. C’est peut-être que la sociologie bourdieusienne qui constitue le fonds de boutique de la pensée politique de gauche en France est purement et simplement obsolète : elle parle d’un monde qui n’existe plus, et dont les traces les plus récentes datent d’avant le dernier quart du XXe siècle. La culture bourgeoise, c’est la culture populaire plus l’argent, c’est la culture universelle. Il faisait -2°C quand je suis sorti, aux alentours de onze heures du matin, pour aller courir une heure et un peu plus de dix kilomètres dans le jardin. Thermique, ai-je dit, le choc l’était moins que de civilisation : même si j’avais quitté les rives de la Méditerranée où se déroule le Phèdre, j’étais bien dans le froid vif et glacé de Paris, mais les gens m’ont paru si laids que, les voyant autour de moi tourner, j’ai eu du mal à croire qu’ils me ressemblaient vraiment. Mais n’est-ce pas le même — je n’ose dire « combat », ce serait ridicule, mais « jeu » serait pas trop euphémistique, alors disons la même tension, pour rester aussi neutre que faire se peut — la même tension qui est à l’œuvre depuis 2500 ans entre ίδιώτης et τῶν πολλῶν, l’idiot et la masse ? Dans sa chambre, Daphné danse en écoutant pour la énième fois un opéra de Verdi. Serait-il possible que l’on eût quelquefois ce que l’on mérite ?