Il y a longtemps que j’ai renoncé, ai-je failli écrire, pour commencer, mais je ne crois pas avoir renoncé à quoi que ce soit. Il est vrai, et pardon pour l’euphémisme, que tout n’est pas marqué chez moi du saut de la réussite, mais je ne suis pas si défaitiste que je peux en donner l’impression. Ce que l’on ne comprend pas toujours : la part de fiction que comporte ce journal où je deviens un personnage, qui joue à s’ausculter, lance des imprécations dans le désert de la modernité, part de fiction qui ne veut pas dire défaut de vérité, je ne dis jamais que la vérité, mais art, pour ainsi dire. Le goût que m’ont laissé les mots médiocres qu’un type a consacrés à ce que j’écris, l’autre jour, des mots où transpiraient le ressentiment et le populisme, ce goût n’a pas été effacé par celui que les éloges plus récentes ont laissé, mais il y a longtemps que. Non, je plaisante. Ce que l’on ne comprend pas toujours, non plus : le comique, with my tongue in my cheek. Crayon en main, j’ai relu le deuxième chapitre d’un texte qui n’a pas de titre, ou alors seulement un mauvais, catalogue des tombes, car s’il est bien question de tombes dans le texte, ce n’est pas un catalogue, ni raisonné ni quoi que ce soit. Je relis peut-être moins en réalité que je ne couds les pièces du texte ensemble pour qu’elles tiennent. En tout cas, c’est ce que je me dis que je vais faire avant d’écrire, mais les pièces du texte tiennent déjà ensemble, toutes seules, en quelque sorte, je n’ai qu’à surpiquer ici ou là, sans rapiécer, non, simplement en suivant le tombé du tissu, le drapé de l’étoffe. J’ai un sentiment désagréable parce que je me demande ce qu’on pourrait bien penser de ce texte (j’envisage même de faire lire ces deux chapitres d’un tout non encore achevé pour avoir un avis) alors que je sais que c’est inutile. En discutant avec Nelly, je me suis souvenu de ce passage où, dans Au-delà du style, Morton Feldman s’en prend à ses auditeurs (en vérité, ce n’est pas à cet auditoire-là qu’il s’en prend, dans mon souvenir, du moins, mais à l’auditoire en général, celui qu’il a et celui qu’il n’a pas) et leur reproche d’écouter sa musique avec leurs oreilles à eux et non pas avec ses oreilles à lui. Et, effectivement, tout le problème est là : les gens n’écoutent pas, ne regardent pas, ne lisent pas avec les yeux et les oreilles des autres, mais avec leurs yeux et leurs oreilles à eux et, ainsi ne sortent jamais de leur tête, s’y tiennent toujours confortables et tranquilles. Mais à quoi bon écouter, regarder, lire, si c’est pour ne rien entendre, ne rien voir, ne rien comprendre ? Le livre de Dionigi Albera sur Lampedusa, par exemple, a complètement transformé ma façon de concevoir cet espace-là, espace dont, je m’en suis aperçu, je ne savais rien et auquel, donc, je ne pouvais rien comprendre. Et la vérité est que nous ne comprenons rien, il nous faut faire des efforts considérables pour parvenir à comprendre quelque chose parce qu’il faut faire des efforts considérables pour parvenir à s’étranger, reconnaître qu’on ne comprenait strictement rien et dépasser cette incompréhension pour tâcher de comprendre. Avec Albera, l’histoire permet de comprendre cet île comme rivage partagé et non comme espace exclusif. Par extension, il me semble qu’on peut donner à partagé, le sens non de « à tous », mais « à personne », et en ce sens réellement ouvert : seul ce qui n’est à personne est susceptible de s’ouvrir à tous. Cela, avant de lire le livre d’Albera, je ne l’avais pas compris. Et, dès lors, c’est toute la question des migrants et des migrations humaines à l’époque qui est la nôtre qui se voit éclairée d’un jour nouveau et, avec elle, la position mondiale de la Méditerranée.

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