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Fatigué. Mais non parce que j’ai trop bu hier (36 sans aujourd’hui) ni quelque circonstance extérieure, mais parce que la dépense (physique et intellectuelle) fut importante. Le sentiment d’une injustice dont je serais la victime, je ne sais pas si c’est mon orgueil qui en est la cause ou une certaine interprétation de la réalité. Nuance : l’orgueil est une certaine interprétation de la réalité. En effet, mais ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire. Alors pourquoi le dis-je ? C’est vrai : si je le dis, c’est parce que, d’une manière ou d’une autre, je veux le dire. Par orgueil, je n’entends pas le bouffi, mais la façon dont les choses — les événements, les évaluations, les relations — s’organisent autour de moi, dont je ne suis pas le maître, et dont il me semble qu’elle ne correspond pas à ce qu’elle devrait être. En même temps, je ne suis pas certain de pouvoir donner plus : l’agitation ne me conviendrait pas, sans doute, je la trouve imbécile, il me semble que nous avons besoin de calme, pas léthargie, non, mais paix qu’il faut pour penser, regarder les choses, les voir comme elles sont, voir comment elles pourraient être, et caetera. Quoi qu’il en soit, cette dissection de soi ne peut pas être le tout de l’existence, sa raison dernière, son exaucement (raison — bis — pour laquelle je n’aime pas l’excès de psychologie dans lequel se complaît notre époque, la satisfaction à s’épancher, et à faire savoir qu’on s’épanche, « ma psy m’a dit », toute la littérature, la presse, la vie politique, même, ressemblant à une interminable séance de thérapie, peut-on s’étonner que des peuples pour qui la psychologie ne compte pas, parce qu’ils croient toujours en un dieu terrible, montrent plus de vitalité, fût-elle mortifère, que les autres qui n’y croient plus ?). Motif qui m’obsède : la spirale. Mais qu’en faire, au juste ? Accumuler simplement des données, des informations, cela ne voudrait pas dire grand-chose, en soi, ce pourrait être un passe-temps, en effet, mais tu le sais : je n’aime pas jouer, rien chez moi n’est divertissement, je ne m’amuse pas, ou bien je pense ou bien je ne fais rien, j’oublie tout, n’étant pas alors à ce que je fais. Dans les notes du téléphone, j’écris quelques mots. (Il faut que je revoie Vertigo.) Une spirale peut-elle se résoudre conceptuellement en une suite de cercles concentriques reliés entre eux pour former une courbe ? La spirale est-elle ce qui relie entre eux une série de cercles concentriques ou excentriques dans le passage du plan au volume et de l’instant à la durée ? Toujours le même mouvement qui ne passe jamais par les mêmes points. Idée d’un progrès sans progrès ou d’une sorte d’immobilité mobile : le plan se projetant dans le volume et l’instant dans la durée font apparaître l’absence de solution de continuité entre le plan et le volume, l’instant et la durée. Tout l’espace est contenu en un point qui se déplie infiniment. Tout le temps est concentré en un instant qui se déploie infiniment. Qu’elle se concentre ou s’excentre,  toute spirale tend vers l’infini. Il n’y a de centre ni de circonférence nulle part. Tout est cœur et marge alternativement ; — c’est le principe de la vis. Tout tourne.