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Écrire tous les jours que dieu fait, est-ce bien raisonnable ? Aujourd’hui, il semblerait que non. Mais, me rétorquerais-je, vivre tous les jours que dieu fait, est-ce bien raisonnable ? Il semblerait que non. Encore que, aujourd’hui, ça va. Alors ? On ne peut pas faire l’économie de vivre, pas choisir les jours à vivre et les autres à, à quoi ? à dévivre ? pas sûr que ce soit le mot le plus beau de la langue française et la langue française, étant donné l’état lamentable (i. e. qui cause des lamentations, lesquelles expriment non pas la réaction face à l’inévitable progrès, mais la tristesse face à l’évitable médiocrité) dans laquelle elle se trouve, il n’est peut-être pas très heureux d’en rajouter, mais pourquoi pas ? après tout, tout est possible, et tout se vaut, donc, allons-y, tout est permis, c’est samedi, et ainsi pas plus qu’on ne peut dévivre, on ne peut désécrire (encore un néologisme, oui, je sais, et les mêmes remarques qu’au chapitre précédent s’appliquent ici), pas plus qu’on ne peut faire l’économie de vivre, on ne peut faire l’économie d’écrire. Mais tout le monde n’écrit pas, me rétorquerais-je à présent. C’est vrai, oui, c’est vrai. D’une part, disons-le, comme le « nous » de majesté, le « on » d’impersonnalité est un artifice rhétorique, et, par « on », ici, en fait, je veux dire « je », et puis, d’autre part, chacun son truc, chacun fait comme il peut (plutôt que comme il veut). Je m’explique : un peu comme vivre nous tombe dessus (et là, par « nous », je veux dire vraiment « nous », tout le monde, quoi), écrire ou ne pas écrire, faire autre chose qu’écrire ou ne rien faire du tout, écrire m’est tombé dessus, je n’ai pas choisi d’écrire, ce qui ne veut pas dire que je ne suis « bon qu’à ça », comme dit l’autre, je n’espère pas, non, tu imagines ? la misère, quoi, j’ai une femme et un enfant, moi, mais que je n’ai pas choisi d’écrire, comme je n’ai pas choisi d’être, ni d’être comme je suis, avec toutes les propriétés qu’on peut bien dire être les miennes, je n’ai pas choisi d’écrire, et le fait que je n’aie pas choisi d’écrire, contrairement à l’individu libéral qui est devenu la norme contemporaine dont le spectre blafard hante la mort de l’Occident, et qui s’imagine que n’est beau que l’objet de son choix, tout en croyant fermement que tous ses choix sont déterminés socialement, de telles inepties, si l’on n’y était pas confronté au quotidien, on n’y croirait tout simplement pas, on ne le pourrait pas, non, eh bien, moi, ce fait, je le trouve sublime, que je ne sois pas responsable, pas entièrement responsable, voire pas responsable du tout, qu’une nécessité me traverse qui fait que je suis qui je suis, qui fait que je fais ce que je fais, et que cette nécessité — qui sait ? — eût pu être tout autre, que je suis sans péché ni culpabilité, que je suis l’innocence pure, et que l’univers tout entier eût pu être tout autre, et les milliards de planètes qui existent dans l’univers (on estime qu’elles sont entre 100 et 1000 milliards, si l’on pouvait les visiter toutes, comme on prend l’avion pour visiter des pays, on verrait que le monde qui est le nôtre est un pur hasard, et une nécessité, qu’il eût pu être tout à fait autre qu’il n’est), les milliards d’autres planètes montrent cette infinie diversité, purement aléatoire et parfaitement nécessaire. Embrasser l’aléatoire et le nécessaire dans le même mouvement, c’est prendre conscience de la merveille de l’univers, et de l’existence en tant que telle, et de la vie en tant que telle, et de notre vie à nous, et de notre existence à nous. « Embrasser l’aléatoire et le nécessaire », cela ne signifie pas « embrasser la nécessité de l’aléatoire ou l’aléatoirité du nécessaire », mais mot à mot : embrasser et et, c’est-à-dire et l’un et l’autre, les embrasser ensemble, sans pour autant les fondre en une unité : tout est aléatoire, pur fruit du hasard, innocence, et tout est nécessaire, et tout exauce la réalité, l’accomplit. Le mal — puisque c’est toujours la même objection qui revient infine : « Oui, et les gens qui souffrent alors ? », et cette objection est légitime, c’est même la seule et vraie et légitime objection : et le mal ? —, le mal ne vient pas en plus de ce schéma de la merveille de l’univers, de la réalité, de l’existence, de la vie, il ne survient pas, — il vient : le mal vient de notre incapacité à reconnaître cette merveille — que les choses sont et qu’elles sont comme elles sont —, de notre réticence, de notre résistance à la reconnaître, de notre refus de la reconnaître, reconnaître et embrasser. Le mal vient de ce que nous nous dispensons de vivre, nous mettons en congé de l’existence, quand la vie, elle, ne cesse jamais. Et c’est elle, la vie, qu’il faut épouser.