Il pleut. J’écoute le Winterreise. Depuis une heure environ, un homme en uniforme jaune fluo s’époumone dans un sifflet quand, tout à coup, la délégation officielle d’un pays inconnu, avec motards en tenue d’apparat et vol d’oies sauvages, passe sous mes fenêtres, transformant le boulevard en un insignifiant tapis rouge à ciel ouvert et mouillé. Lorsque, un peu avant quatre heures et demi de l’après-midi, je suis sorti pour aller chercher Daphné à l’école, il y a avait un homme tatoué jusque sur le visage, canette de bière et cigarettes à la main, qui téléphonait, abrité de la pluie par l’entrée d’un parking souterrain, à la terrasse couverte d’un café, trois jeunes femmes blanches buvaient du vin de la même couleur, un homme noir était assis par terre, les yeux rivés sur son téléphone, un autre, un peu plus loin, qui s’exprimait dans une langue que je ne comprenais pas, braillait dans le sien. Me passant ce film pour moi-même, je me suis demandé si c’était cela, le « pays métissé, pluriculturel et plurireligieux » que certains chefs de tribu appellent de leurs vœux, un pays où tout le monde, quels que soient son sexe, la couleur de sa peau, son origine ethnique ou sociale, se voit soumis à la même et constante et déshumanisante humiliation. Ce matin, j’ai pensé à maman, et je me suis dit qu’elle aurait été fière de Daphné. Je ne sais pas par quel chemin j’en suis venu à cette idée, mais je me suis dit que c’était peut-être parce qu’elle n’avait pas connu sa grand-mère que Daphné était la jeune fille formidable qu’elle devient. Et, même si cette idée n’est sans doute pas la plus rationnelle qui soit, elle ne me semble pas moins posséder une certaine pertinence. Laquelle ? Nous traversons les siècles et le hasard qui nous place ici plutôt que là, s’il s’inscrit dans l’histoire, y demeure largement étranger. Et c’est tant mieux : il ne faut jamais cesser de chérir la contingence. On cherche à donner aux événements — à la présence d’êtres ici plutôt que là —, un sens qu’elle n’a tout simplement pas. L’absence est bien plus éloquente : absence d’un être, absence d’un pays, absence d’une langue. Que nous soyons nés ici plutôt que sur telle ou telle autres des rives de la Méditerranée (Corse, Italie, Algérie, Balkans), quelle en est la cause, sinon le plus pur hasard et la plus parfaite contingence ? Et, si c’est parfois au prix de profonds déchirements (être arraché ou s’arracher à la terre qui nous a vu naître parce qu’on en est chassé ou parce qu’on cherche une vie meilleure ailleurs), il ne faudrait jamais perdre de vue, je crois, la grande beauté de ces déplacements, croisements, traversées, étrangements. Quelle que soit la tribu à laquelle ils appartiennent, les chefs disent tous la même chose, ils commettent tous la même erreur : par simplisme, ils cherchent des essences avec la bonne vieille logique d’Aristote (ils sont comme Monsieur Jourdain, ils ne savent ce qu’ils disent, mais ils le disent quand même) « S est P », là où il n’y a pas d’essences, mais des passages, des fuites, de coïncidences, des désirs, des souvenirs, des futurs possibles et contingents. « Bin gewohnt das Irregehen, ’s führt ja jeder Weg zum Ziel », chante Dietrich Fischer-Dieskau.

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