Il y a de quoi devenir fou, non ? (Oui.) Tout à l’heure, quand l’obèse cortège du vice-roi des Amériques a passé sous mes fenêtres, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire. C’était si grotesque, si bêtement démesuré, cette débauche de moyens, et pour quoi ? pour rien, que c’en était comique. Pourtant, la réalité ne prête pas à rire, tant s’en faut, ou c’est ce que l’on dit, du moins, mais moi, je ne le crois pas. Qui peut désirer cette sorte de vie ? La vie des riches, la vie des puissants, non-vie, plutôt, faudrait-il dire, pour être exact, qui ? Tout le monde ? Pauvres de nous. Pour se prouver à soi-même que l’existence a un sens en soi (elle n’en a pas), c’est comme si l’être humain avait pris le parti de faire le plus de bruit possible quand l’autre choix, se taire, eût été préférable. Et peut-être est-ce à cela que se résumera l’histoire humaine, à la fin : le fruit qui alla pourrissant d’innombrables mauvaises décisions. La moitié du boulevard (dans le sens Duroc-Vavin, c’est ainsi que je le dirai) avait été bouclée pour l’occasion. Mais pourquoi pas l’autre ? Je ne le sais ; peut-être pour préserver l’illusion de la normalité. Et quand j’ai vu ces véhicules (dix, vingt, trente, je ne sais combien, je n’ai pas eu le temps de compter, j’étais occupé à m’esclaffer) avec des petits fanions bleu et rouge et blanc qui flottaient au vent pollué à l’avant des véhicules, l’un de l’hôte pays, l’autre du pays hôte, j’ai été pris de la franche hilarité dont je viens de parler. J’étais en train de faire des recherches sur le plurilinguisme de Dante, et je venais de lire cet étrange poème de Raimbaut de Vaqueiras, « Eras quan vey verdeyar » (« Maintenant que je vois reverdir »), un descort dont chaque cobla est écrite dans une langue différente (provençal, italien, français, gascon, galicien) et la dernière dans toutes ces cinq langues (deux vers de chaque) et cet autre poème de Dante, non moins déroutant (smarrita ?), écrit en trois langues qui alternent (italien, latin, français), « Aï faus ris, pour quoi traï aves » (« Ah, faux sourire, pourquoi m’avez trahi »), lire ou plutôt tâcher de comprendre quelque chose, ce qui ne va pas de soi, fasciné par cette multiplicité des langues dans un même poème où Dante jongle avec les idiomes et fait rimer entre elles les langues diverses, non comme si c’était une seule et même langue, mais précisément parce que ce sont des langues différentes, et qui lit ce petit poème doit sans cesse faire un effort de reconfiguration de sa pensée, peu habitués que nous sommes à parler plusieurs langues à la fois. N’est-ce pas merveilleux, étais-je en train de me dire, que la poésie ne se compose pas en une seule langue, mais en plusieurs ? N’était-elle pas plus ouverte, cette époque, avant l’invention des nations, quand écrire de la poésie, c’était parler plusieurs langues ? Suis-je naïf ? Probablement. Qu’importe ? Dans sa vita de Filippino Lippi, me suis-je empressé de le noter dans le fichier ΛΑΒΥΡΙΝΘΟΣ de mes notes, Giorgio Vasari écrit à propos de la Cappella Brancacci : « Dans la scène suivante, il nous donne les portraits de son maître Sandro [Botticelli] et de nombreux autres amis et hommes connus parmi lesquels le courtier Raggio ; ce personnage plein de talent et d’esprit sculpta sur un coquillage l’Enfer de Dante en entier, avec tous les cercles et divisions des fosses et du puits, respectant dans leur rapport exact toutes les figures et tous les détails conçus et décrits par le génie du grand poète. On considéra à l’époque ce coquillage comme une merveille. » Merveille, en effet, disparue depuis, comment ne pas voir que la spirale descendante qui devient la spirale ascendante épouse le mouvement des langues qui alternent, s’embrassent, non dans la confusion de Babel, ni dans la fusion d’un espéranto chimérique, mais dans la clarté de leurs différences ? Qui voyage, traverse des pays, des pays et des langues.

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