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Voyant le jus sang rouge de l’orange se répandre quand je la presse et avant même de l’avaler, je pense : Voici la vie. Mais non Jésus, « buvez ceci est mon sang », ou alors peut-être de manière inconsciente, sauf que je ne suis pas exactement ce qu’on peut appeler un bon chrétien, fils de communistes, je ne suis même pas baptisé, et donc mon éducation religieuse est inexistante, non, — simplement la vie. Plus la Grèce antique que la Galilée, si j’ose m’exprimer ainsi. Quand je bois le jus, ce n’est pas encore plus beau, ce qui est beau, c’est l’ensemble, la vie, donc, que je passe un certain temps à prendre en photographie. Le soleil vient de la droite (boulevard), je pose les moitiés d’orange, l’une pressée à côté de l’autre non, et clic. Est-ce que je me rends compte que cela n’a aucun intérêt ? Non, je ne crois pas. Veux-tu dire que tu ne t’en rends pas compte ? Non, je veux dire que je ne crois pas ce n’ait aucun intérêt. Pourquoi l’attention à la vie, jusques y compris dans les formes les plus simples qu’elle prend, les plus élémentaires, les plus ordinaires, les plus banales, serait indigne d’intérêt ? Qu’on ne voie pas cela, qu’on ne voie pas la merveille de la simplicité, de la banalité, c’est ce qui devrait poser problème, et non de savoir qui doit ou ne doit pas être premier ministre ou président ou vice-roi ou je ne sais quoi. Me frappe le bruit que font les gens pour vivre, même le dimanche. Je pense : Mais laissez votre voiture, mettez des baskets et marchez, marchez, n’est-ce pas ce que la chanson dit que les Français font ? Et c’est vrai, non ? Quoi ? Que les formes de vie nous précèdent, que nous vivons des vies qui ne sont pas les nôtres : des mâles assis dans des voitures font rugir le moteur à explosion de leur véhicule pour parcourir les trente mètres à peine qui séparent un feu tricolore d’un autre. Parfois, j’ai l’impression de vivre dans un laboratoire d’où j’observerais des formes de vies désuètes, obsolètes, les êtres les vivent quand même, sans conscience qu’elles le sont, déjà mortes, de là où je suis, je n’observe rien cependant (la métaphore du laboratoire n’est donc pas la bonne), j’entends, c’est tout, j’entends toute cette vie morte, insensée et insignifiante, que les gens vivent quand même parce qu’ils ne savent quoi faire d’autre, ne savent pas comment vivre autrement. C’est très étrange, quand on y pense. Oui, mais précisément : personne n’y pense. Les gens préfèrent penser qu’Untel est un raté parce qu’Untel ne gagne pas assez de kilo-euros par an, par mois, ou je ne sais quoi. Et oui, Untel, c’est moi. Je sais, Jérôme Orsini, cela sonne mieux, mais je ne peux pas faire systématiquement appel à lui, cela va finir par se voir, non ? Quoi ? Eh bien, que lui et moi, c’est une longue histoire. Le poème que j’ai commencé le mois dernier (14125), je l’ai continué. En fait, il n’est pas nouveau en soi — pour ainsi dire : ce n’est pas une nouvelle forme d’écriture pour moi —, non, je sens que je reviens encore et encore à cette écriture-là, et qu’il faut que j’aille au bout, parce qu’il y a quelque chose, là, qui m’appelle et à quoi il faut que je réponde. Il y a quelque chose à toujours encore refaire à neuf. Ce n’est jamais fini, en vérité.