19225

Où le ridicule et le sublime se côtoient toujours, et moi, qui passe de l’un à l’autre, sans cesse. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’aime tant cette ville, in fine, malgré tout le mal que j’ai pu en penser (mais de quoi n’ai-je pu penser du mal ? n’est-ce pas le propre de la raison que de penser du mal de tout ? la raison ricane, se moque, et détruit), parce qu’il me semble qu’on ne peut jamais savoir ce qui nous attend au bout de la rue : on croit avoir fait le tour de la cité, le tour des choses, le tour du monde, et quelque chose survient (un détail, un rien) qui remet tout en question. La vérité est simple : on n’est jamais sûr de rien. Ce matin, la météo, cette sibylle des temps postmodernes où il paraît que nous sommes et avons notre être, la météo annonçait un ciel nuageux et, pourtant, si le ciel n’était pas parfaitement bleu, les nuages y brillaient par leur présence, reflets laiteux dans le ciel d’hiver, vérités passagères dans la mer d’azur indifférence. Après que j’ai couru douze kilomètres et demi sur le front de la mer, j’ai fait quelques pas de plus dans l’eau, plage des Catalans, dont la fraîcheur m’a glacé quelques instants les sangs et les mollets. J’ai voulu prendre la photographie de ce que je voyais, là, l’étendue d’une beauté incroyable de la Méditerranée, offerte à moi, à la fois inaccessible et à portée de la main, et tant pis si ce que je vois est une illusion de la vérité, ce que je voyais, je le voulais, ce que je voyais, je voulais le voir, mais une jeune femme avait choisi ce moment pour jouer les naïades en string chez Poséidon. « Oh, Djé, fada, tch’y es un pervers ou quoi ? », ai-je entendu m’interpeler une voix venue d’un lointain passé (mais pas assez). Mais non. C’est vrai que le stringe (l’estrange ?), ce n’est pas trop mon truc à moi — voyant ces femmes quasi nues en arborer avec la fierté des féministes voilées, j’ai  toujours l’impression de revivre un imbécile et onaniste et sempiternel fantasme de mâle adolescent, personne n’est parfait, surtout pas au mois de février —, mais qui suis-je pour juger ? Aussi ai-je détourné le regard (couvrez ce tafanari que je ne saurais voir) : l’avantage de l’horizon, c’est qu’il se joue des limitations. Partout, on peut voir l’infini, ou du moins l’idée que l’on s’en fait. À présent que je passe ma langue sur mes lèvres salées, je les sens brûlées par le ciel, le vent, le soleil, la lumière qui envahit l’espace et rend l’ombre si spéciale, extraordinaire. Brûlées par Marseille. Que les choses ne s’épuisent pas, mais qu’elles nous épuisent, n’est-ce pas cela, la vertu terminale du labyrinthe ? Je ne sais plus où j’y ai pensé, aujourd’hui, à l’idée du labyrinthe, pas dans les rues, qui étaient plutôt droites, mais peut-être en visitant le sous-sol de quelque appartement, qui sait ? Mais c’était l’image adéquate de mon expérience : plus on se perd et moins on se perd, ou peut-être est-ce l’inverse, qui sait ?