Je tarde à écrire parce que je n’ai pas grand-chose à dire ou parce que je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire, je crois. Il m’est arrivé de penser que ce journal était une sorte de malédiction, mais ce n’est pas ce que je pense aujourd’hui. Qu’est-ce que je pense aujourd’hui ? Je ne sais pas, peut-être rien. Est-ce que c’est bien de ne rien penser ? Je ne sais pas, peut-être. C’est vrai que je suis resté bloqué sur une remarque désobligeante (et injuste) que l’on a faite à propos de mon journal, il y a quelques semaines de cela, et je ne sais pas pourquoi je suis resté bloqué sur cette remarque : que tout le monde n’aime pas ce que j’écris, ce n’est pas exactement quelque chose qui est de nature à me surprendre, et que tout le monde ne comprenne pas non plus, non plus, mais cela m’a semblé profondément injuste, parce que cela venait du mauvais camp, pour ainsi dire, et donc de la plus mauvaise des façons. Je sais que je devrais passer outre, me concentrer sur autre chose, mais je n’y parviens pas tout à fait. Comme si j’avais à tout prix besoin de quelque chose à haïr. C’est absurde, je le sais. Mais le propre de l’absurdité, c’est bien de résister à tous les arguments rationnels, de se loger dans un sombre recoin de la raison, et d’en sortir de manière imprévue, pour piquer au vif, blesser, faire mal, à n’importe quel moment. Mais cela n’a rien à voir avec mon état de ce jour, alors pourquoi est-ce que j’en parle ? Peut-être pour passer (enfin) à autre chose, pour ne plus rester bloqué sur cette remarque que je juge imbécile. Oui, mais justement, c’est de la mauvaise imbécilité, qui ne vient pas du bon endroit, et c’est cela qui la rend si agaçante, la bêtise (comme ce rire qui vient de déchirer le soir à plusieurs reprises en provenance d’un appartement de l’immeuble), j’y suis habitué, mais celle-là a surgi de là où elle n’aurait pas dû surgir, et elle me fait me sentir seul, trop seul, tu comprends ce que je veux dire ? je veux dire : quand la bêtise provient de là où l’on s’attend à ce qu’elle provienne, c’est-à-dire d’à peu près partout, à tout moment, elle n’étonne pas — que les gens soient bêtes, c’est banal, il n’y a pas de quoi faire toute une histoire —, elle est dans l’ordre des choses, mais quand elle provient de là où l’on ne s’attend pas à ce qu’elle provienne, alors elle inquiète : Suis-je donc réellement seul au monde ? Eh, à peu près, mon vieux, oui, à peu près, mais ça va, j’entends : ça ne va pas si mal, je ne suis pas désespéré, même si j’aurais toutes les raisons de l’être, quelquefois, en marchant, ou en ne marchant pas, je pratique le toucher-touchant de ma phénoménologique Leib, et je me dis : Calme-toi, tu peux sourire, tu sais, tu n’as pas besoin de faire la gueule (comme sur la photographie que j’ai prise de moi, l’autre jour de mistral sur la plage des Catalans, mon dieu, cette gueule que je faisais), tu peux aussi te contenter d’être heureux, tu peux te contenter d’exister, ce n’est pas si grave que cela, comme disait Morton Feldman, tu as le droits de trouver les notes avec les doigts, tout va bien, tu sais, la planète ne va pas s’arrêter de tourner parce que tu vas bien.

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