Soudain, je pense à mon arrière-grand-père. Et n’est-ce pas ce qu’il y a de plus étrange que de penser à des gens qu’on n’a pas connus, comme s’ils étaient vivants, comme si l’on pouvait se les représenter, leur parler, et comprendre les motifs de leurs actions, non seulement comme êtres de raison, mais comme êtres de chair et de sang ? J’ai sur mon disque dur une toute petite photographie de lui, Dominique Antoine Orsoni, où l’on voit simplement son visage (220 x 214 pixels, je crois que j’avais fait une capture d’écran à partir de l’arbre généalogique que feu mon oncle avait constitué sur internet, elle se trouve dans un dossier intitulé sobrement « Corse », dossier dans lequel on trouve aussi un arbre généalogique que j’ai tracé moi-même et qui va de mon arrière-arrière-grand-père, Pierre Orsoni, et de mon arrière-arrière-grand-mère, Marie Nonciade Murati, jusques à moi, deux copies numériques d’extraits d’état civil de Murato daté de 1893, ainsi que quelques lignes de notes qui composent un fichier intitulé un peu excessivement, « Île », mais que je ne relis pas pour l’occasion) et quand je la regarde comme je viens de le faire à l’instant (pour vérifier, en quelque sorte, si mes souvenirs étaient bien exacts), sur cette photographie, je ne nous trouve aucun air de famille, peut-être quelque chose entre le nez et les yeux, là, mais que je peinerais à montrer du doigt avec précision si je le devais pour dire où à quelqu’un d’autre que moi qui ne le verrait peut-être pas, c’est un air, pas un endroit, et encore, même en scrutant, c’est avec mon père que je crois déceler une certaine ressemblance, et non avec moi, qui suis plus un Blanc (rien à voir avec la couleur d’une peau, ni avec la prétendue Raison de même épithète que j’ai évoquée hier en passant dans ma liste de folie, c’est tout simplement le nom de jeune fille de ma mère, feue Colette Blanc). Mais ce n’est pas de cette étrangeté que je voulais parler. Pas à cette étrangeté non plus que j’ai pensée, même si elle est réelle et saisissante ; est-ce l’étrange pensée que voilà (penser à des individus qui ne sont plus et que l’on n’a pas connus), que l’on appelle l’histoire, l’histoire naturelle de l’espèce, l’histoire du monde ? Ou, peut-être plus justement, le sentiment de l’histoire ? D’appartenir à une histoire ? Mais sans ce sentiment, nulle histoire, n’est-ce pas ? J’ai pensé à mon arrière-grand-père et je me suis dit : S’il avait su, eût-il quitté son île natale et son état de berger ? Mais s’il avait su quoi ? Eh bien, tout cela : toute cette culture, tout ce savoir, toutes ces pensées, toute cette civilisation, toute cette histoire, toute cette science, toute cette technologie, toutes ces informations, toutes ces doctrines, et tout ce que j’écris, et tout ce qu’il se passe, dans le monde et ailleurs, ces innombrables événements, ces monceaux de langues qui s’abattent sans arrêt sur moi — j’allais dire « sur nous », mais non, sur moi, et tout le monde peut faire la même expérience que moi, à chacun de la faire à son tour, à sa manière —, de l’eau sur Mars il y a trois virgule huit milliards d’années, et de la haine sur terre tous les jours que dieu fait, et tout cela, pour quoi ? Tout ce progrès pour quoi ? Hier, il m’est venu l’idée que nous ne savions pas vivre nos vies parce que nous ne savions pas vivre nos morts : de plus en plus, j’ai le sentiment que la mort est conçue comme étant un accident de la vie que l’on pourrait éviter (si l’on faisait attention à ce que l’on mange, si l’on faisait suffisamment d’exercice physique, si l’on prenait les bons médicaments, si l’on dormait le bon nombre d’heures par nuit entre telle heure et telle heure de la nuit, mais pas avant et pas après non plus, et ainsi de suite) alors que c’est faux, on ne peut pas ne pas mourir, et qu’on cherche à vivre très très vieux, le plus vieux possible, sans savoir exactement pour quoi, dans quel but, si ce n’est celui de prolonger la vie en tant que vie matérielle, de jouir le plus longtemps possible des plaisirs que nous offre une existence de loisirs et de consommation sans limites autres que concrètes (théoriquement, la jouissance que promet la société industrielle est infinie, elle n’est finie que parce que les êtres humains, malgré toute leur bonne volonté, ne peuvent consommer qu’un nombre d’heures limité chaque jour un nombre limité de jour). Évidemment, mon arrière-grand-père, quittant son île de la Méditerranée et son état de berger pour se faire ouvrier sur le port de Toulon, ne pensait pas à moi, ce n’était pas possible qu’il pensât à moi, et pourtant, d’une façon incompréhensible, j’étais compris dans le concept du futur de ce passé-là qui devait servir de motif à ses actions. Je ne puis rien contre le futur de ce passé : je suis ici. Et je ne suis même pas certain de me demander si les choses eussent pu être autrement (tous les futurs sont contingents puisque tous les présents le sont), il me semble en effet que c’est une vérité qu’elles eussent pu l’être, je me demande ce que le présent eût été si le futur du passé avait été différent, et — je ne puis le dire qu’ainsi —, d’une certaine manière, je désire ce futur qui ne fût jamais, qui ne sera jamais, un présent qui n’existe pas, mais qui eût pu exister. Est-ce que les rêves passés d’une vie meilleure font les enfers du présent ? Ce n’est pas ainsi que je voulais formuler la question que je me pose quant au sens de l’histoire (et cette histoire locale, microscopique, pourrait-on dire, microcosmique, n’est pas extérieure à l’histoire universelle, comme on disait jadis, la Weltgeschichte, elle en est la version individuelle), mais oui, c’est une façon de poser la question : est-ce le rêve d’une vie meilleure qui est la cause de la destruction du monde ? On objecte : oui, mais les conditions de vie sont bien meilleures aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a cent ans (en Europe, on vit plus longtemps et en meilleure santé, on est mieux éduqué, on jouit d’un meilleur niveau de vie, et caetera et caetera), et c’est sans doute vrai, mais a-t-on idée de comment vivre sa vie, de ce qui constitue une vie bonne ? A-t-on appris à comprendre la mort ? Chaque vie — est-ce ainsi que je puis le dire ? je vais voir —, chaque vie est finie en tant qu’elle est cette vie-ci et, sans être autre qu’elle-même, sans échapper à cette finitude, chaque vie est un moment d’une histoire qui s’inscrit dans un temps qui, à mesure qu’on le considère, apparaît de plus en plus long, jusqu’à devenir quasi immobile (quelques minutes d’attente nous paraissent une éternité, mais que sont-elles au regard des milliards d’années qui nous précèdent sur cette planète ?). Au regard de cette immobilité, les mouvements agités qui peuplent le monde dans lequel nous vivons semblent insignifiants, et mieux : non seulement ils me le semblent, mais ils le sont. Une vie qui ne cherche pas à épouser l’histoire quasi immobile dans laquelle elle s’inscrit, peut-elle seulement avoir un sens ? Sans conscience de cette inscription dans le temps le plus long, la notion de la mort peut-elle être comprise ? Et comment le rêve d’une vie meilleure (d’un lendemain qui chante) pourrait-il se mesurer au temps le plus long ? Mais qu’est-ce qui peut se mesurer à lui ? Rien ne se mesure à ce temps le plus long et, pourtant, tout est mesuré par lui. Faut-il donc ne plus rien faire ? Non, mieux (sans doute) : il faut agir dans ce temps le plus long. Qu’est-ce qui est susceptible de l’épouser ? C’est-à-dire non pas de le vaincre (comme tous les rêves de tous les mondes meilleurs espèrent y parvenir), mais de s’accorder avec lui. Quelle forme de vie peut s’accorder — être en harmonie (au sens musical) — avec le temps le plus long — ce temps le plus long dans lequel nous sommes à la fois contingents et nécessaires, insignifiants et sources de sens ? Ah, que ne suis-je poète berger.

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