Tout est tellement affligeant, me dis-je. Et cherche dans le dictionnaire : « Qui cause de l’affliction, un grand chagrin. » Cherche encore : « Épreuve douloureuse envoyée par Dieu. » Mais quel Dieu ? Je me demande. Une autrice de bande dessinée raconte comment, pendant une année, elle ne s’est pas épilée, cependant que, humilié il y a quelques jours à peine par un plus puissant que lui, après avoir claqué la porte du bureau où il se trouvait assis, l’homme d’État héroïque se dit prêt à se soumettre. Sont-ce des réponses à la question ? Ailleurs que dans le dictionnaire, je cherche ce village provençal le moins peuplé du monde qui pourrait accueillir mon refuge. Et, quand je pense à Daphné, dans une sorte d’objection par anticipation que je m’adresse à moi-même, je me dis qu’elle est supérieurement intelligente, et que le monde est grand. Toutes ces objections que je m’adresse à moi-même, je m’en rends compte, viennent spontanément, comme si j’avais intégré parfaitement le mode de raisonnement analytique en philosophie qui veut que, pour argumenter, il faut toujours parer à d’éventuelles, et je peux supprimer le « comme si », c’est ainsi que je pense, comme je respire, comme je vis. Mais n’est-ce pas pénible ? J’imagine s’adressant à moi une petite voix qui ferait semblant de me plaindre, pareille à la dame qui, hier, disait à la dame qui lui racontait ses déboires lors de ses vacances au ski (et le poids le plus lourd de la charge mentale qui allait avec), « Comme je vous admire… », ce qui signifiait, bien évidemment : « Tu ne voudrais pas la fermer, à la fin. Je n’en ai rien à foutre de ta vie, moi. » L’humanisme ordinaire, quoi. On aurait pu se croire dans une parodie involontaire d’une pièce de Molière (« Comme je vous admire » étant la réplique contemporaine et infime de « Qu’allait-il faire dans cette galère ? »), mais non, c’était la vie, tout simplement. Banale, tout simplement. Ce n’est pas pénible, en vérité, et je réponds à présent à l’objection que la voix, ironique, dans ma tête, m’a adressée, ou alors, c’est que j’y suis habitué. Au bout du fil avec lequel je tisse mes phrases, je pense à mon ami P. dans son village des Basses-Alpes, qu’il appelle volontiers, je crois, « mon ermitage chinois ». J’ai envie de le prendre dans mes bras et de lui dire : « Tu as tout compris, mon ami. C’est toi qui as raison, évidemment. Fuyons nous aussi, fuyons. » Et Daphné ? Le monde est grand, t’ai-je déjà répondu. Et sinon, mon obsession passionnée du moment : comment, dans un espace géographique occupant la moitié sud de la France et s’étendant au-delà en Catalogne et dans le nord de l’Italie, indépendamment de toute doctrine, sans effort nationaliste, par-delà des oppositions politiques réelles et concrètes, entre des individus de conditions sociales très diverses, une langue a pu trouver usage.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.