C’est peut-être avec la plus grande des légèretés que, tout bien considéré, se joue le destin du monde. Monde dont on se demande bien pourquoi il a seulement un destin. Si demain l’espèce qui est la nôtre devait disparaître de la surface de la terre, comme d’innombrables espèces ont disparu avant elle, et pas que des dinosaures, des hominidés, aussi, qui marchaient à deux pattes, comme nous, cela ne serait pas tout à fait indifférent, quand même d’aucuns le souhaiteraient, mais la terre ne s’arrêterait pas pour autant de tourner. Ni l’univers, dont on ne sait à peu près rien, d’exister. Ce qui est heureux : ne serait-il pas dommage, en effet, que tout dépendît de nous, qui sommes, comment dire ? un peu vains. À supposer qu’il ait un sens, ce n’est pas entre les êtres que le relativisme est vrai, c’est au regard de cette sorte de destin qu’on semble s’acharner à massacrer, à ruiner à force de violence, de laideur, de guerres, de malheurs : quand on regarde au loin (devant et derrière, si j’ose dire), on ne tarde pas à apercevoir que tout ce que nous faisons est insignifiant, — les théories les plus prometteuses s’avèrent au mieux imprécises, si ce n’est inexactes, voire tout simplement fausses, les œuvres disparaissent de la mémoire des humains, sinon purement et simplement, les espèces s’éteignent, et toutes les grandeurs, vues de loin, paraissent quelque peu ridicules, excessives, exagérées, pour ne pas dire enflées, comme la grenouille de la fable. Peut-être que l’intérêt de quelques-uns explique tout de ce destin. Après tout, les épopées les plus célèbres n’ont-elles des motifs scabreux ? Un mari cocu, jouet de déesses qui s’amusent entre elles, étouffant de honte, décide d’aller saccager une ville lointaine et n’y parvient qu’avec peine (celle-là même avec laquelle, peut-être, il ne faisait pas jouir sa femme qui lui en préféra un autre, plus beau que lui) ; tout peut, ou à peu de choses près, se réduire à cela, ou l’histoire d’un insatiable appétit de destruction qui dissimule mal les causes médiocres qui sont à son origine. « Wittgenstein, écrit Stanley Cavell dans l’avant-propos de son Claim of Reason, confesses, or rather cloaks himself as subject to the accusation, that his work “seems only to destroy everything interesting, that is, all that is great and important” (Investigations, §118). His consolation is to reply that “What we are destroying is nothing but structures of air…”. (I translate litteraly in order to let out the Zen sound.) But after such consolation, what consolation? » L’image d’un Wittgenstein en costume de John Cage est plaisante et, en effet, la traduction d’Elizabeth Anscombe, qui rendait le fantastique Luftgebäude par house of cards, n’est pas satisfaisante, Cavell a raison de la corriger pour faire entendre toute la légèreté de l’allemand. L’image, en tout cas, est stupéfiante : « D’où cette réflexion (Betrachtung), écrit Wittgenstein, tire-t-elle son importance, puisqu’elle semble ne détruire que ce qu’il y a d’intéressant, c’est-à-dire de grand et d’important ? (Pour ainsi dire, tous les édifices, dont elle ne laisse que des gravats et des décombres.) Mais ce ne sont que des édifices d’air que nous détruisons, et nous libérons le sol du langage sur lequel ils se tenaient. » [Anscombe se trompe, qui traduit « on which they stand » alors que Wittgenstein écrit « auf dem sie standen », pas « auf dem sie stehen », et aurait dû traduire par « on which they stood » : « Woher nimmt die Betrachtung ihre Wichtigkeit, da sie doch nur alles Interessante, d.h. alles Große und Wichtige, zu zerstören scheint? (Gleichsam alle Bauwerke; indem sie nur Steinbrocken und Schutt übrig läßt.) Aber es sind nur Luftgebäude, die wir zerstören, und wir legen den Grund der Sprache frei, auf dem sie standen. »] Il faut être philosophe pour comprendre que c’est toujours de l’air que l’on détruit, c’est-à-dire : l’illusion, et avoir le courage d’entreprendre pareille destruction. C’est l’illusion qui nous empêche d’être libre, de parler librement. Les hommes puissants s’imaginent toujours que ce sont les vrais murs qu’il faut abattre, et les gens qui pourraient s’y tenir paisiblement à l’abri, ignorant qu’en cette démesure même, ils avouent leur impuissance. Quand il retrouve sa femme à la fin de la guerre, Ménélas voudrait tuer Hélène pour se venger de l’humiliation qu’elle lui a infligée, mais il n’en a pas la force, elle est trop belle. Ceux que ce désir de puissance n’a pas rendu impuissants savent bien que les vrais murs ne sont pas de pierre, mais d’air : c’est l’illusion qui nous trompe, et nous perd. Ce que nous tenions pour grand et important, une fois revenus de l’illusion, nous l’apprenons enfin : c’était de l’air. Et pour qui respire, n’est-ce pas la plus belle des consolations ?

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