11325

Je ne connaîtrai jamais la jouissance que le pouvoir procure à qui peut l’exercer, a l’autorité de le faire, l’autorité d’interdire, de punir. Dans la presse du jour, un article se fait l’écho de cette étrange mise à l’index à laquelle procède le dernier pape en date de la pensée française qui, par le simple fait de dénoncer un ouvrage, obtient l’exécution de la peine, sans autre forme de procès qu’une conférence de presse consentie aux frais du public. Acte de langage, certes, oui, mais surtout acte de violence. Pourtant, ce ne sont pas les mauvais livres qui manquent (les mauvais livres et les mauvais films et les mauvais spectacles et les mauvaises émissions et les mauvais touts), mais est-ce que cela me viendrait à l’idée de demander leur interdiction ? La question n’appelle même pas de réponse. L’article évoque une « censure », c’est l’un des auteurs de l’ouvrage déprogrammé qui emploie ce mot, et je ne crois pas que ce soit celui qui convienne, non que ce qui est à l’œuvre soit beaucoup plus intelligent, beaucoup plus profond, mais c’est autre chose, quelque chose de plus pernicieux encore, en vérité, parce que la censure, exercée par l’État qui détiendrait en une sorte de monopole le pouvoir d’interdire la publication des œuvres de l’esprit, est localisée, située, on sait d’où elle vient (de l’État, donc) tandis que, dans la situation qui est la nôtre, la multiplication des procureurs (autoproclamés quoique s’en défendant) et la structure complexe des réseaux qui mettent en acte le langage, diffusent le mal dans l’ensemble de la société : il ne vient pas d’en haut en une trajectoire unique (« jupitérienne », comme on plaisantait encore à le dire, naguère), il est partout. Un intellectuel influent prend la parole devant un parterre de journalistes qui, obéissant à l’injonction qui leur est faite, alertent l’opinion dont la pression finit par contraindre les accusés à renoncer ou à être sacrifiés par qui a le pouvoir de le faire (en l’occurence, l’éditeur). C’est tout l’espace public, de fait, qui est contaminé, personne n’étant à soi seul et directement responsable de la déprogrammation, c’est plutôt un climat général, dont (si on aimait ce genre de comparaisons, ce qui n’est guère mon cas) on pourrait dire qu’il ressemble à s’y méprendre à quelque forme prototypique de fascisme (le même intellectuel, dans le dessein envisageable d’exciter les passions révoltées de la foule, n’avait-il pas caractérisé le pouvoir politique actuel de « séditieux », ce qui signifie très littéralement : qui pousse de manière concertée et préparée au soulèvement contre l’autorité établie, inversant ainsi en un tour de passe-passe qui n’a rien d’innocent — pourtant, sur la photographie qui accompagne l’entretien, on le voyait sourire de toutes ses dents sous le front largement dégarni de ses cheveux absents — l’ordre de la légitimité, le pouvoir étant illégitime — sous des dehors de légalité, le pouvoir s’oppose en réalité à la légalité —, il est légitime de le renverser ?). Je ne connaîtrai jamais la jouissance que le pouvoir procure à qui peut l’exercer, et la vérité toute simple est que cette jouissance ne me manque pas, je ne l’envie ni ne la convoite, je pense au contraire que, loin d’être une puissance, elle est une impuissance, elle fait d’actes de langage des actes de violence là où le langage — dans sa communauté, et au-delà, tout aussi bien, dans les innombrables possibilités de traduction qui s’offrent à nous —, la parole partagée permet d’échapper à la violence, de la surmonter et, ainsi, de s’en passer, enfin. Et par les temps qui courent, ce n’est pas une vague et lointaine nécessité. La voix du gourou au son de laquelle ses adeptes passent à l’acte n’est pas moins violente que l’acte auquel elle fait passer ; ils sont de même nature, seuls les distinguent leurs modes d’expression, leurs modes d’action.