Mémoire des formes. J’ai souvent pensé que l’idée d’un déclin, ou d’une décadence, était une idée relative, c’est-à-dire : énoncée en termes de comparaison, et que, dès lors, dans une certaine mesure, toute époque pouvait se concevoir comme en déclin par rapport aux autres, ou que, plus précisément, à chaque époque, l’idée d’une décadence avait pu être énoncée, avec toute sa fraîcheur atrabilaire, pour ainsi dire. Dès la Révolution française, pour prendre un exemple parmi tous ceux que je pourrai multiplier sans grand intérêt, ceux qu’on a appelés les « contre-révolutionnaires » expriment l’idée d’une décadence frappant le cours de l’histoire. Mais ce qui distingue notre époque, c’est qu’elle dispose d’un répertoire de formes (au sens le plus large du terme « forme », des formes aussi bien visuelles que sonores, textuelles, architecturales, et caetera) qui s’étend chaque jour en avant et en arrière : en avant, par les formes qui sont quotidiennement produites et enregistrées simultanément comme jamais dans l’histoire de l’humanité et, en arrière, par la découverte constante de formes inconnues, étirant ainsi notre mémoire des formes sur près de 150000 ans (il y a quelques années, on a découvert au Maroc des parures faites de coquillages qui dateraient de 142000 ans environ). Cette mémoire, c’est l’idée qu’il m’a semblé que je pourrais développer, cette mémoire des formes est notre malédiction : ce n’est pas que nous avons tout vu, au sens où tout aurait déjà été fait, c’est que nous voyons tout, tout est immédiatement présent à nous pour le consulter dans une sorte de Bilderatlas sans nul Warburg aux commandes, mais qui se constitue de manière pour ainsi dire automatique par le fonctionnement même de notre technologie cumulative (tout ce qui est rendu public à la surface de la terre est immédiatement enregistré et archivé sur le réseau). C’est un phénomène inédit dans l’histoire de notre humanité : les humanités précédentes (avant l’archivage complet que je viens d’évoquer) n’avait accès qu’aux formes qui leur étaient contemporaines. Par exemple, l’idée de n’écouter que de la musique ancienne (c’est-à-dire : non contemporaine) aurait paru insensée à quiconque vécut avant l’invention de l’enregistrement sonore. La musique connaissait alors à peu près le sort de la musique populaire (quoique, en partie, pour d’autres raisons, liées à l’absence d’une technique permettant l’enregistrement et la diffusion dans les conditions de la performance) : elle finissait peu ou prou avec son auteur. Aujourd’hui, par l’effet de cette mémoire des formes que j’ai évoquée, tout est disponible immédiatement, de la musique des troubadours aux envolées de Glenn Gould, des reconstitutions sonores des premiers instruments humains au lyrisme stéatopyge de Rihanna. Or, ce phénomène inédit modifie considérablement notre perception des formes, celles de notre temps pouvant être mises immédiatement en regard — et l’étant, de fait, plus ou moins consciemment — avec toutes les formes semblables de l’histoire de notre humanité. Notre mémoire des formes est une sorte de Bilderatlas spontané et total où, tout ayant été archivé, tout peut être mobilisé en permanence, ce qui informe profondément la conscience de nos perceptions : tout peut être (et, de fait, tout se trouve en effet) référé à des formes semblables. Dès lors, l’idée d’une décadence semble moins l’effet d’un certain sentiment, d’une nostalgie pour les temps passés, nostalgie d’autant plus envoûtante que ces temps sont effectivement révolus, que d’une comparaison permanente et constamment possible avec le répertoire total des formes semblables depuis l’origine même des formes. L’impression de la décadence n’est plus alors un sentiment, c’est l’effet d’une comparaison renforcée non pas par la conscience que les temps meilleurs sont révolus, mais par le maintien de ce révolu après les supposées révolutions. Qui professe la décadence ou le déclin sent bien moins désormais qu’il ne voit effectivement : ces formes, comparées à celle-ci et celle-là, qui les ont précédées et que nous avons là présentes à nos yeux, à nos oreilles, à notre jugement, ne sont-elles pas manifestement moins bonnes que celle-ci et celle-là ? J’ai dit que cette mémoire des formes était notre malédiction, et cela appelle, je crois, plusieurs commentaires. Une objection consisterait à dire que, dans la mesure où ces formes sont disponibles, si les formes que notre époque produit ne semblent pas meilleures, ce n’est pas parce qu’elles ne le sont pas, dans les faits, mais parce que nous sommes habitués aux œuvres passées, avons plus de familiarité avec elles, et caetera. Cela n’est pas un argument : ces formes sont perceptibles, mais elles ne sont en quelque sorte plus disponibles, la vie qui a permis leur apparition et leur entrée au panthéon des formes n’est tout simplement plus notre vie ; nous vivons dans un monde complètement différent. Si nous ne faisons plus de grandes œuvres, mais au mieux des spectacles qui suscitent l’enthousiasme des masses et rapportent énormément d’argent à un nombre très restreint d’acteurs économiques, ce n’est pas seulement parce que nous n’en sommes plus capables, mais parce que ce que l’on attend de l’art a changé, et cela peut être compris comme une forme de décadence : on n’attend plus de l’art qu’il change notre façon de considérer le monde, ou qu’il célèbre la gloire de l’infini, ou délivre un message concernant le sens ultime de la vie et de l’univers, mais qu’il renforce l’idée que chaque groupe social, distinct et de moins en moins capable de communiquer avec les autres, se fait de soi-même (cela est une conséquence plus ou moins lointaine de la perte de prestige du génie, on est passé du génie créateur au créatif, l’idée semble plus ou moins la même, mais l’écart est immense, grand comme plusieurs époques, et ce passage est sans doute le résultat d’un tour de passe-passe des plus cyniques qui a exploité des critiques qui, elles, n’étaient pas sans justification ni intérêt). Qui ne s’est jamais senti pris de vertige en explorant sa mémoire des formes : devant les tableaux de tel peintre réputé majeur, être frappé par sa nullité, presque imbécile, gâteuse ? Et, dans une sorte d’expérience miroir, étourdi en comparant les performances sportives contemporaines avec celles d’il y a une ou deux dizaines d’années, tout au plus, où les individus d’alors semblent au mieux, en comparaison avec ceux d’aujourd’hui, avoir été de sympathiques amateurs du dimanche ? C’est comme si tout le progrès s’était concentré dans la performance, au sens le plus physique du terme (le plus du quantum), au détriment de tout sens esthétique, éthique (le quomodo de la chose). Tout pouvant toujours être référé à autre chose, une autre forme préexistante semblable, cette mémoire des formes nous prive peut-être de la naïveté nécessaire, au sens d’une certaine vitalité juvénile, à l’invention de formes d’un art authentique et grand. Et, d’ailleurs, le discrédit où sont tombées ces deux épithètes n’est guère étonnant, il vise à tirer profit de l’idée même d’une décadence possible de l’art et du goût : certes, ces formes d’art ne sont ni authentiques ni grandes, mais qu’est-ce que l’« authentique » et le « grand », sinon ce qui est validé par la classe dominante et renforce son pouvoir de domination ? Tout ne se vaut pas, non, ne vaut que ce qui n’est ni authentique ni grand. L’insatisfaction qu’éprouve qui s’estime en présence d’œuvres dégradées n’a pas de valeur en soi, elle n’est que l’expression de sa nostalgie pour un temps où c’était lui qui dominait. La malédiction, c’est que, face à l’étendue des formes qui sont présentes à nous, dans leur épouvantable variété, nous sommes comme paralysés : tout discours critique de type décadentiste étant a priori frappé de nullité, ne restent disponibles comme attitudes esthétiques que l’admiration béate devant le contemporain (quoi que ce soit que l’on subsume par là) ou le retrait silencieux et monacal, le secret absolu, l’ascétisme zen, voire l’underground duchampien, pour qui veut, tout de même, continuer de faire quelque chose de sa vie. Où de telles considérations peuvent-elles bien mener ? Eh bien, tout d’abord, à l’idée que, revers de la malédiction, pour ainsi dire, cette mémoire des formes peut nous permettre de donner un sens clair, et non plus vague et grincheux, à la possibilité d’une décadence. Quand nous voyons tel prétendu grand artiste gribouiller d’infâmes croûtes sur son iPad, en plus d’éclater de rire devant une telle nullité, nous pouvons montrer (visuellement, par des exemples, des comparaisons précises, des renvois) que c’est mauvais, et que la raison pour laquelle le prétendu grand artiste est réputé grand n’a pas grand-chose à voir avec son art, mais tout avec d’autres considérations, dont la première, probablement, est l’argent que ces croûtes rapportent à qui en fait le commerce. La décadence n’est plus le sentiment diffus et désespéré qu’éprouve qui a du mal à trouver sa place en ce bas monde, mais l’évidence d’une comparaison. Tout est là, devant nous, il suffit de regarder. Mais, c’est un peu maigre, en effet, je crois. D’autant que, revers du revers, si tout est accessible en permanence à tout le monde, ou quasi, tout n’est pas accédé en permanence. Il est frappant, à qui parcourt l’immensité du réseau, de voir que les archives sont boursoufflées par endroits et pleines de trous ailleurs : des milliards d’écoutes pour telle ritournelle insignifiante et presque aucune pour ce chef-d’œuvre séculaire. L’attention n’est pas également répartie, elle est captée par certaines œuvres pour des raisons qui n’ont pas grand-chose de mystérieux. C’est peut-être que la décadence des formes s’accompagne toujours d’une décadence de la perception : le mauvais art chasse le bon et les compétences esthétiques déclinent à raison de ce phénomène. La possibilité de donner une sorte de sens positif à l’idée de la décadence ne rend pas pour autant vraie cette décadence. Il y a toujours la possibilité que nous soyons la victime d’illusions relatives à notre propre situation, notre propre point de vue, mais la supposition que, si j’étais un autre, je verrais peut-être les choses différemment, a quelque chose d’absurde dès que l’on comprend qu’elle s’applique à tout, dans toutes les circonstances, pour le même effet quelque peu débilitant. Au-delà de cette possibilité, le concept de décadence masque la réalité de notre inconfort, quand c’est cette dernière qu’il faut chercher à cerner, exprimer et comprendre. Que les choses aillent de plus en plus mal (pour donner une formulation simpliste à l’idée de décadence), finalement, cela ne nous est-il pas largement indifférent ? Ce qui nous importe, ce n’est pas de donner un contenu positif à une idée qui ressemble par nombre d’aspects à une obsession, mais de trouver à nouveaux frais, non pas ce qu’est la vie bonne (qui croit en la décadence, ne croit-il pas en la possibilité de la vie bonne en tant que chose, chose en soi ?), mais comment bien vivre ? L’existence du mauvais rend peut-être impossible la vie bonne, mais elle n’interdit pas de bien vivre. N’est-ce pas cette nuance, in fine, qu’il faut entendre ? Laquelle rend un son différent à la fois du décadentisme et du contemporainisme ? Un son étrange, où s’entend quelque promesse de beauté à laquelle nous n’avons pas voulu renoncer.

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