19325

C’est beau, la mort vue d’en bas. D’en haut, je ne sais pas. Zèbres blancs à la photogénie garantie dans le ciel bleu des jours d’avant le printemps, telles sont les traces que notre poison laisse de son passage dans l’espace. Et vous, ô poissons dans votre bocal céleste, mes semblables, mes frères, éclaboussez-moi. Une belle journée, ce n’est pas rien, c’est même sans doute beaucoup, voire ce que nous pouvons encore espérer de mieux. Si peu sait-on si, réellement, derrière chaque phénomène, ne se cache pas la perspective effective de l’anéantissement (l’anéantissement de toutes choses) ou bien si, en vérité, dans une sorte de catéchisme catastrophiste, c’est ainsi que l’on nous a éduqués à sentir afin d’être certain de garder le contrôle sur tout ce qui se meut à la surface de la Terre. Me meus-je ? Parfois, c’est ce que je me suis dit ce matin en sortant du cimetière, où j’avais positionné mes points cardinaux, il me semble que je suis fou de vivre comme je vis, que je ferais mieux d’être autrement, mais la vérité est bien plus prosaïque que ces considérations psychiques : j’ignore comment faire autrement. Autant qu’au mouvement (la marche, le pas de course), je crois, j’aspire au repos, à l’immobilité presque totale. Qui lit — ne dirait-on pas ? — atteint à cette sorte d’histoire quasi fixe, infiniment lente et, dans cet exil même de la vitesse, infiniment vive. Non que les extrêmes se rejoignent, comme le voudrait une certaine logique un peu simpliste — qu’y a-t-il, en effet, entre les extrêmes ? — rien, c’est tout le monde qui se trouve là —, mais on se laisse aller à d’autres échelles de grandeur, calcule dans la différence, envisage l’univers à l’aune d’autres mesures. Les fenêtres sont sales de la pièce où je me trouve assis en tailleur pour écrire ; il faudrait que je les nettoie. Derrière elles, j’ai du mal à voir ce qui se déroule de l’autre côté, question de mise au point, affaire louche, qu’est-ce que j’essaie de fixer, sur quoi essayé-je de m’appuyer, et pour où aller ? Faut-il vraiment, à l’opposé, en avoir le cœur net ? Cette phrase (surnaturelle jusque dans sa parfaite imperfection) dans le roman : « Je revoyais Albertine s’asseyant à son pianola, rose sous ses cheveux noirs ; je sentais, sur mes lèvres qu’elle essayait d’écarter, sa langue, sa langue maternelle, incomestible, nourricière et sainte, dont la flamme et la rosée secrètes faisaient que, même quand Albertine la faisait seulement glisser à la surface de mon cou, de mon ventre, ces caresses superficielles mais en quelque sorte faites par l’intérieur de sa chair, extériorisé comme une étoffe qui montrerait sa doublure, prenaient, même dans les attouchements les plus externes, comme la mystérieuse douceur d’une pénétration » (RTP, IV, 79).