Ce matin, je m’apprêtais à écrire quelque chose d’assez déplaisant au sujet de N., qui publie ces temps-ci un nouveau livre dans une prestigieuse maison d’édition, comme on dit, N. étant un grand écrivain dont chacun des livres est acclamé à sa parution comme l’œuvre du grand écrivain qu’il est se doit d’être acclamée, même s’il arrive qu’on lui reproche un peu d’être un vieux monsieur (« Il a le melguez, N. », dit-on, le pendant diabolique pornographique de la merguez, je suppose, et j’ai l’impression en tout cas que c’est une maladie incurable, un peu comme la sénilité, le melguez, enfin, je crois, je ne sais pas, je suis myope, moi), quand je me suis rendu compte que je comptais moi-même N. parmi mes “amis” sur les réseaux sociaux, sans que je sache très bien pourquoi, N. n’étant pas mon ami, et je n’ai jamais lu aucun de ses livres, mais je me suis souvenu qu’il m’avait demandé comme “ami” sur les réseaux sociaux, il y a quelque temps de cela, sans que je sache non plus très bien pourquoi, je ne suis tout de même pas ce que l’on peut appeler “un écrivain connu”, c’était peut-être le hasard, ou une erreur, c’était sans doute une erreur, que j’avais accepté par erreur son invitation, donc, et que je m’étais pris la tête entre les mains après l’avoir acceptée, parce que ce que l’on voyait sur son réseau social n’avait absolument aucun intérêt, pour ne pas dire que c’était bête à en pleurer, et ne me donnait en aucune façon envie de le lire ; n’écoutant que mon courage, je finis donc par le masquer. Ce matin, je suis enfin parvenu au bout de ma logique puisque je l’ai retiré de la liste de mes amis, et cela m’a fait passer l’envie de dire quelque chose de déplaisant à son sujet. Tant mieux. Ce que j’avais à dire, à vrai dire, ce n’était pas si déplaisant que cela — simplement que je n’avais jamais lu aucun de ses livres, ce qui n’était toutefois pas sans sous-entendus, certes, mais comme diatribe, on a déjà fait plus virulent, tout de même. À la place, je ne sais pas si c’est réellement « à la place », mais je dis « à la place » pour tâcher de donner un semblant de cohérence, de rationalité, à ce qui n’en a pas nécessairement, à la place, je suis allé lire le journal de Guillaume Vissac, qu’il s’astreint, tout comme moi, à tenir chaque jour, et où il est question de moi. Pas directement de moi, mais d’une question que j’avais effectivement posée à Guillaume au sujet de quelque chose qu’il lisait et que, par la force des choses, quand il m’arrivait de le lire moi aussi, je n’arrivais pas à lire, ne comprenais pas comment on pouvait lire cela, tellement cela, il fallait bien l’admettre, de mon point de vue, c’était indiciblement nul. Mais ce n’est pas ce qu’il y avait d’intéressant dans le journal de Guillaume, j’entends : la réponse qu’il rapporte m’avoir faite, en effet, il me l’avait déjà faite, non, ce qu’il y a d’intéressant dans le journal de Guillaume, c’est cette dernière remarque qu’il ajoute : « Ce qu’il y a de bien avec notre abominable époque, c’est qu’après des décennies à nous dire, mais comment les écrivains des années trente faisaient pour écrire comme si de rien n’était leur journal, sans trop refléter le gouffre vers lequel l’Histoire les amenait à sombrer ?, nous allons enfin le découvrir par nous-mêmes. » Je crois que nous avons un imaginaire, et partant un imaginaire politique, un imaginaire daté : « l’esprit de Munich », « le fascisme », « le nazisme », « Hitler », voilà les références qui nous servent à penser le présent, et partant le futur, dans les termes politiques qui sont les nôtres. De tous les futurs possibles, lesquels sont innombrables, voire en nombre infini, tout se passe comme si nous n’arrivions à en projeter sur le temps qu’un certain nombre, très limité, qui servent de cadre strict à nos actions. Soit que l’on s’imagine que l’histoire est vouée à se répéter soit que l’on s’imagine que, les êtres humains ne changeant pas (ils ont alors ce qu’on appelle « une nature humaine », dont on se demande bien comment elle pourrait être différente de la nature tout court), leurs actions sont vouées à être peu ou prou les mêmes, non pas à se répéter à l’identique, mais selon des schémas invariables auxquelles elles obéissent. Cet imaginaire daté, c’est peut-être pourtant cela, notre vraie catastrophe, qui nous contraint à agir, à penser, à sentir d’une certaine façon et non d’une autre, et pour les belles âmes à s’assurer de leur pureté morale (éviter la fatale « dérive droitière ») plutôt que de la réalité du monde extérieur (Qu’est-ce qui ne va pas dans le monde où nous sommes jetés et que pouvons-nous y faire ?). Quand tel historien explique qu’on aurait pu éviter Hitler, qu’on a donné le pouvoir aux nazis (mais qui « on » ? moi ? contrairement au « on » du journal de Guillaume, voilà qui est peu probable), il ne vise pas tant à expliquer la réalité d’un certain nombre de mécanismes historiques qu’à proclamer à qui veut bien l’entendre (et dieu qu’ils sont nombreux, ceux qui veulent bien l’entendre, ceux qui n’attendent que cela, de l’entendre) avec l’assurance aigrie du docteur qu’on n’a pas consulté : « Si on m’avait écouté, on n’en serait pas là », comme si les recettes d’hier pouvaient être celles d’aujourd’hui. C’est cela, entre autres choses, le manque d’imagination dont je parle. Peut-être que l’immense majorité de la population souffre de ce manque d’imagination (parce que, de toute façon, on ne lui laisse pas la possibilité de faire preuve d’imagination, à l’immense majorité de la population, acharné que l’on est à lui faire accroire que c’est toujours l’état d’urgence, la guerre, les prémices de la fin du monde) et que, dès lors, nous sommes voués à revivre peu ou prou les mêmes événements (le même genre d’événements) non parce que c’est toujours la même chose qui se produit, mais parce que nous ne sommes pas capables d’imaginer autre chose : face à des problèmes qui semblent à peu près identiques, nous proposons toujours les mêmes solutions, sans nous rendre compte que tout est dans l’à peu près de l’à peu près identique. C’est notre manque d’imagination qui nous conduit à voir le même partout, dans une sorte de paralysie de l’imaginaire qui nous met dans l’incapacité de faire varier les points de vue, de modifier les paramètres, d’envisager les conséquences possibles d’une modification infime au sein d’une situation donnée. Voir des nazis ou des fascistes partout, identifier quiconque nous déplaît à Hitler — lequel est le nom propre du mal : les habitants de l’Europe occidentale du début du XXIe siècle ne croient plus en Satan, et probablement plus vraiment au bon dieu non plus, mais ils croient en Hitler, il est même passé dans le langage courant, ils ont peur d’Hitler comme du croque-mitaine, d’Hitler et pas de Staline, par exemple, c’est intéressant, dont le régime est cependant responsable de la mort de bien plus d’êtres humains, pourquoi l’un et pas l’autre, alors ? je me garderai bien d’essayer de répondre à cette angoissante question —, c’est être incapable d’imaginer un autre monde que celui où nous avons été jetés : ce n’est pas que l’histoire se répète, c’est que nous ne sommes plus capables d’inventer quelque chose de neuf, nous sommes prisonniers de l’univers mental d’il y a cent ans, univers mental dans lequel, pourtant, il y a cent ans, on pouvait déjà se sentir bien à l’étroit. Pourquoi ? Peut-être parce que nous avons cru que l’histoire était réellement finie et, incapables désormais de reconnaître notre erreur, nous pensons encore comme au temps où nous faisions partie de l’histoire, au temps où nous faisions l’histoire, laquelle histoire s’est entretemps faite sans nous, se fait désormais sans nous, si ce n’est à nos dépens. Qui s’imagine, par manque d’imagination, qu’en brûlant les livres du passé, il va s’émanciper et acquérir une nouvelle liberté, se trompe lourdement. L’histoire ne s’arrête pas. L’histoire ne finit pas. L’histoire ne s’annule pas. L’histoire ne se remet pas à zéro. L’histoire ne recommence pas. Quand je lis Proust — c’est le paradoxe temporel de notre temps —, je me trouve dans un monde moins daté que celui dans lequel je me trouve si je me place durant quelques instants dans l’espace public contemporain, parce que dans la lecture s’ouvre à moi — s’ouvre comme un ami, comme un amour s’ouvrirait à moi —, quelque chose qui ne touche pas aux circonstances présentes et actuelles de ma langue, mais à sa chair même, cette « langue maternelle, incomestible, nourricière et sainte », c’est le passage d’Albertine disparue que je citais hier, où il n’y a rien de daté, sans doute parce qu’il n’y a jamais rien eu de contemporain dans cette écriture, parce qu’elle a bien pu tomber, certes, sur son temps présent (le déclin de l’aristocratie, le triomphe de la bourgeoisie, l’affaire Dreyfus, etc.), un peu comme au casino on tombe sur telle case plutôt que sur telle autre quand on joue à la roulette, les événements n’ont jamais constitué l’essence de l’écriture, au sens où Proust emploie ce mot d’« essence » quand il écrit « pour Albertine, c’était une question d’essence », tant l’essence est liée à la fiction : le nom propre de l’essence, c’est Albertine, qui est le nom propre de la fiction, à tel point que lorsque l’on cherche le référent réel d’Albertine, on passe à côté du sujet (comme Benjamin qui prit Monsieur Albert, c’est-à-dire : Albert Le Cuziat, patron d’un dancing pour messieurs de profession et accessoirement indicateur de la police nationale, pour la référence d’« Albertine »). « On passe à côté du sujet », ou plutôt non : on tombe sur le sujet, on ne rencontre que des sujets. Des sujets, — cela seul que l’époque sait produire. L’époque ramène tout à elle, raison pour laquelle elle cherche même dans ce qui lui est le plus étranger (et surtout dans ce qui lui est le plus étranger parce que cela, insupportable idée, cherche à lui échapper), dans ce qui tend à lui être en tout étranger, ce qui la rappelle (et l’on scrute un texte pour savoir s’il est #metoo, si son auteur est déconstruit, etc., c’est-à-dire : s’il est conforme au dogme du temps ou non). Si les journaux des écrivains du siècle dernier ne parlaient pas du gouffre vers lequel l’histoire conduisait leurs auteurs, ce trou dans le texte n’est pas la cause que l’histoire a sombré dans ce gouffre, peut-être même est-ce tout le contraire, peut-être est-ce que l’époque n’a pas su parler d’autre chose, penser à autre chose, qu’elle s’est obsédée d’elle-même jusqu’à s’en rendre malade, ne contemplant rien de l’univers que son infime omphale, qu’elle a confondu avec le centre du monde, parce qu’elle n’a pas su changer de sujet, parce qu’elle n’a su que traiter des sujets (même le patron des plombiers qui viennent réparer l’invisible fuite te répond quand tu lui demandes s’il est bien conscient de ce qu’ils s’apprêtent à faire en cassant le mur : « C’est pas un sujet » puisque c’est autour de cela que tout notre univers tourne, l’« un-sujet » et son autre, le « pas-un-sujet », car telle est notre ontologie : l’unssujettissement de l’être). Écrire — et la fiction, même quand ce ne serait pas toujours des romans que l’on écrirait, la fiction n’étant pas cantonnée au seul champ romanesque, loin de là, la fiction est le premier moteur de l’écriture —, écrire ouvre l’univers à l’inconnu, à l’inconcevable (par opposition au concevable, au déjà conçu, au préconçu), qui doit constituer notre futur. Tout ce qui est concevable est comestible et affameur, tout ce qui est concevable n’aura jamais rien de maternel, jamais rien de saint. À l’envers de quoi, la fiction, l’écriture, — l’inconçu.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.