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Dans la Recherche, le seul passage où Proust, de son propre aveu, sort (littéralement) de son roman, c’est pour parler de la France, et plus exactement : de sa grandeur, de sa survie. C’est un passage très étrange où l’on ne sait plus très bien où l’on se trouve, dans la fiction ou dans la réalité, ni qui parle exactement (qui dit « je » ?), ni de quoi ce dont on ne sait qui il est parle. C’est dans le Temps retrouvé, pendant la Première Guerre mondiale, qui ne s’appelait pas comme cela à l’époque où Proust écrivit, qui était simplement « la guerre », un peu avant la mort de l’ami du narrateur, le neveu de Madame de Guermantes, Robert de Saint-Loup. Proust raconte que les cousins de Françoise, les Larivière, des gens bien plus riches que lui, au dire de sa mère, sont sortis de leur retraite pour venir en aide à la veuve d’un neveu de Françoise, mort au front, qui se retrouvait toute seule à devoir s’occuper du café hérité par malheur de feu son mari. Mais Proust le dit mieux que quiconque, alors écoutons-le : « Je la vis peu, du reste, pendant ces quelques jours, car elle allait beaucoup chez ces cousins dont Maman m’avait dit un jour : “Mais tu sais qu’ils sont plus riches que toi.” Or on avait vu cette chose si belle, qui fut si fréquente à cette époque-là dans tout le pays et qui témoignerait, s’il y avait un historien pour en perpétuer le souvenir, de la grandeur de la France, de sa grandeur d’âme, de sa grandeur selon Saint-André-des-Champs, et que ne révélèrent pas moins tant de civils survivants à l’arrière que les soldats tombés à la Marne. Un neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de Françoise, anciens grands cafetiers retirés depuis longtemps après fortune faite. Il avait été tué, lui tout petit cafetier sans fortune qui parti à la mobilisation âgé de vingt-cinq ans avait laissé sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu’il croyait regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise et qui n’étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou ; tous les matins à 6 heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée ainsi que “sa demoiselle”, prêtes à aider leur nièce et cousine par alliance. Et depuis près de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le matin jusqu’à 9 heures et demie du soir, sans un jour de repos. Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage “à clefs”, où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable : ils s’appellent, d’un nom si français d’ailleurs, Larivière. S’il y a eu quelques vilains embusqués comme l’impérieux jeune homme en smoking que j’avais vu chez Jupien et dont la seule préoccupation était de savoir s’il pourrait avoir Léon à 10 heures et demie “parce qu’il déjeunait en ville”, ils sont rachetés par la foule innombrable de tous les Français de Saint-André-des-Champs, par tous les soldats sublimes auxquels j’égale les Larivière. » [Le temps retrouvé, RTP, IV, 424-425] « À la louange de mon pays », — mais quel passage merveilleux où, si l’on osait, on pourrait dire qu’il y a tout Proust. C’est-à-dire cet aller-retour constant entre la réalité et la fiction, aller-retour qui n’est pas seulement constant, mais encore ultra-rapide, aussi rapide que la pensée, en sorte que la séparation nette entre la réalité et la fiction importe peu (elle existe, le lecteur sait où il se trouve, l’auteur aussi, on n’a pas perdu la raison, mais la frontière se franchit sans douane). Passage merveilleux où il y a tout Proust, oui, parce que, et les vrais lecteurs de Proust le savent, la Recherche n’est pas un roman “à clefs”, il n’y a pas à chercher derrière les noms propres du roman une référence dans le monde réel, cela n’a aucun sens, aucune pertinence, aucun intérêt, si l’on procède de la sorte, on ne comprend rien, et Proust le prouve : quand il veut nommer les gens par leur nom, il le fait. Et il le fait, en l’occurence, d’autant plus facilement qu’il sait que ces gens dont il parle ne liront pas son livre. Triplement de la merveille : la louange et l’hommage sont gratuits, ce sont des dons inconditionnels. D’où ce « plaisir enfantin » et « cette émotion profonde » qui, je crois, ne se quittent jamais dans la Recherche, de vanter les mérites des gens qui existent vraiment sans qu’ils l’apprennent jamais, et de louanger un pays tout entier, son âme, rien de moins. Et toujours en passant de la réalité à la fiction et retour, ou plutôt toujours se tenant et dans l’une et dans l’autre, en même temps, Saint-André-des-Champs, ce serait le nom de la France. Proust, d’ailleurs, un peu avant, la deuxième fois que Gilberte raconte pourquoi  elle a quitté Paris pour Tansonville, ne transpose-t-il pas la bataille de Verdun à Méséglise ? Le monde de Combray (c’est-à-dire : Combray, Tansonville, Méséglise, Saint-André-des-Champs), n’est-ce pas ce que, jadis, on appelait, je crois, « une certaine idée de la France » ? Et qui lit Proust, sans cette « certaine idée de la France », sans la comprendre, ne peut pas comprendre Proust. De même qu’on ne peut pas comprendre la France, si on ne lit pas Proust (ou Saint-Simon, ou d’autres de ces auteurs-là dont la liste serait fastidieuse à dresser parce qu’on ne pense pas à tout en même temps, on ne le peut pas). Qu’à ce moment-là, le texte sorte de lui-même pour nommer des êtres qui ne sont pas de fiction, mais des êtres réels, au contraire de tous les autres dans le roman, à commencer par celui qui parle, « Marcel », qui sont des êtres de fiction, et pour parler alors de la France, cela ne doit rien au hasard. Tout le roman tourne autour de ce centre, tantôt infiniment proche, tantôt si lointain, qu’est la France de Saint-André-des-Champs, qui n’est pas un lieu — qui s’est rendu à Saint-Éman, non loin d’Illiers en Beauce, village censé être, dans une perspective “à clefs”, la référence de « Saint-André-des-Champs », sait qu’on n’y trouve rien, et qu’on y trouve tout, aussi, l’église, qui ne ressemble pas à l’église, la source, qui ne ressemble pas à la source, ce n’est pas le moindre des paradoxes de la Recherche —, mais un esprit. Un esprit qui flotte, et dont le mot, pour nous, qui venons longtemps après la fin de la guerre et la mort de Marcel Proust, « esprit », prend désormais un autre sens, celui de fantôme, de spectre, de revenant. Jusqu’à quel point Proust n’était-il pas déjà hanté par ce spectre ? C’est un lieu commun que « le monde d’avant », cette guerre l’a détruit, mais je crois que ce n’est pas cela que veut dire Proust : ce qui se déploie dans la Recherche, comme d’infinis embranchements, des tentacules géantes, dont la source est à la fois la rêverie onomastique, la promenade, le fantaisie érotique, l’aspiration à quelque chose de grand, c’est une histoire qui remonte jusqu’au Moyen Âge, et qui porte le nom de France. C’est très beau parce qu’il n’y a rien de conservateur ni de réactionnaire (au sens politique que l’on peut donner à ces termes) chez Proust. Et pourtant, il y a cette idée de la France, qui ne traverse pas le roman, mais que le roman traverse sans cesse. Est-ce la raison pour laquelle, contrairement aux pages autochtones, les pages que Proust a consacrées à Venise semble assez pauvres, pleines de clichés, décevantes, en tout cas, quand celles qui parlent de la France, des paysages, des églises, des Français sont si vivantes, si riches, si profondes, si sarcastiques, souvent, si tendres, toujours ? La grandeur de la France, et sa survie, c’est une idée qui ne peut que sembler folle à nos oreilles bizarrement faites, mais la France, c’est ce qui tient la Recherche au plan terrestre, comme la révélation de l’art, la tient au plan spirituel. Quand on sort du temps, on parvient au roman ; quand on sort du roman, on parvient à la France. C’est tellement beau, comme est beau le récit de la mort de Saint-Loup, mort pour la France, et dont Proust nous dit ceci : « Jamais homme n’avait eu moins que lui la haine d’un peuple (et quant à l’empereur, pour des raisons particulières, et peut-être fausses, il pensait que Guillaume II avait plutôt cherché à empêcher la guerre qu’à la déchaîner). Pas de haine du germanisme non plus ; les derniers mots que j’avais entendus sortir de sa bouche, il y avait six jours, c’était ceux qui commencent un lied de Schumann et que sur mon escalier il me fredonnait, en allemand, si bien qu’à cause des voisins, je l’avais fait taire. » Lisant ces pages, j’ai le sentiment que tout ce que nous ne comprenons pas, ce que nous ne comprenons plus, ne pouvons plus comprendre aujourd’hui est là et, s’il me semble que j’ai du mal à le dire, moi-même, moi, même, c’est qu’il est difficile de faire entendre ce genre de pensée à une époque qui ne peut pas la comprendre. Ce n’est pas moi qui ai du mal à le dire, c’est mon époque qui a du mal à l’entendre, qui ne peut même plus l’entendre, cette époque qui entend dans le mot « France » quelque chose de rance, de sale, de raciste (toutes pensées qu’il m’est arrivé à moi aussi d’entretenir parce que l’on n’est jamais impunément l’enfant de son époque), et qui veut s’en faire à tout prix une idée lointaine, datée, arriérée, quand elle est tout sauf cela, quand elle est un esprit qui flotte, pas un drapeau. Mais n’est-ce pas mort, aussi, un esprit qui flotte ? Eh bien, oui, peut-être, quand on regarde autour de soi, on ne peut manquer de s’en inquiéter. — Et alors ? — Et alors, je ne sais pas.