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Écrit le chapitre 18 de loin de Thèbes. Et je crois mieux comprendre à présent ce qui devait me poser problème quand j’ai laissé ce texte. Il y a, par exemple, ce jeu entre Orsini et Orsoni qui a dû me sembler une forme de répétition de la Vie sociale, mais cela peut se comprendre, et se reprendre, se corriger sans peine, ce n’était peut-être qu’un moyen d’avancer dans l’écriture qu’il n’est pas nécessaire de conserver jusqu’au bout (l’échelle que l’on repousse derrière soi). Ce n’est pas un élément important du texte. L’est plus sans doute la solitude, mais — si le projet qui est le mien est le bon et si je parviens à le mener à bien — c’est une trajectoire autre que suit loin de Thèbes, inverse, dans une certaine mesure, à celle de la Vie sociale, qui ne part pas des mêmes présupposés et ne cherche pas à parvenir aux mêmes conclusions. Aujourd’hui, j’ai hésité avant d’écrire ce nouveau chapitre. Si le 17 est venu tout seul, pour ainsi dire, vendredi soir, ce n’est pas le cas de celui-ci (ni du 19 dont j’ai déjà l’idée nette depuis des mois que j’ai laissé l’écriture du roman). Et alors, il y a de la place pour cet horrible doute, qui n’est pas sans fondement (je pense aux difficultés que j’ai eues à publier la Vie sociale et à son absence totale de succès), mais ce n’est pas la question. Quelle est la question ? Ce n’est pas une question, c’est un problème qui m’est posé. Quel est le problème, alors ? Eh bien, celui que je viens d’évoquer et ce qu’il implique : comment trouver la force de faire les choses qu’il faut faire quand il est fort probable qu’elles demeurent tout à fait sans effets ? Comment trouver les ressources d’écrire quand ce qui attend ce qui sera écrit, c’est l’indifférence la plus parfaite ? Cette pensée me préoccupe pendant un certain temps. Temps pendant lequel je n’écris pas (et ma vie me semble dépourvue cependant de tout intérêt). Et puis, sans que je ne comprenne très bien pourquoi, je parviens enfin à surmonter cet obstacle (l’à quoi bon ? dont j’ai déjà parlé). Mais avec ce journal, n’est-ce pas le même problème qui se pose ? Eh bien, si étrange que cela puisse me paraître, non : ce journal, je l’écris, c’est tout, et ne me demande pas comment ni pourquoi il se fait que, je ne le sais pas (il est à lui-même sa propre fin, peut-être, qui se confond avec ma vie même). Parallèlement, je me rends bien compte de l’importance d’écrire un texte comme loin de Thèbes. Écrire oriente mes pensées : ce matin, j’avais de toutes autres idées en tête, j’étais — pour ainsi dire — à des années-lumière de là où je me suis trouvé après avoir écrit le chapitre 18. Et non seulement c’est très bien (cela me fait du bien), mais il me semble surtout que c’est nécessaire, il me semble que c’est le seul moyen d’échapper et à la folie et à l’insignifiance. Critiquer (au sens de faire la critique, la satire de l’époque) peut permettre d’échapper à l’insignifiance, mais cela ne permet pas d’échapper à la folie, au contraire, on s’y enfonce tout entier. Faire autre chose (et par « autre chose », j’entends : « ne pas écrire ») permet d’échapper à la folie (« Que m’importe l’époque ? Je vis ma vie, j’aime la vie », se dit-on), mais ne permet pas d’échapper à l’insignifiance (quel sens peut-elle bien avoir la vie de ces millions de personnes qui pensent sincèrement que la vie commence avec elles et s’achève avec elles ?). Cette double libération (de la folie et de l’insignifiance), j’y pense un certain temps en regardant les traces sur la fenêtre de la pièce où je me suis assis pour écrire (il faudra que je fasse les vitres), et me dis qu’elle m’est une grande joie.