Il eût été étonnant que l’état du monde se fût amélioré du jour au lendemain. On se demande bien comment un tel événement eût pu avoir lieu, c’est-à-dire : par quel enchantement ? Mais que l’état du monde soit au mieux aussi déplorable que la veille a de quoi accabler même le plus vaillant des optimistes. Ce que je ne suis pas. Ni pessimiste. Jouer la valeur bonheur à la hausse ou la baisse, comme toutes les valeurs, d’ailleurs, me semble indigne. On aimerait ne pas parier sur le temps, le laisser faire son œuvre, mais peut-être est-ce parce qu’on en connaît l’inéluctable fin qu’on se complaît à miser ce que l’on n’a pas. Il n’y guère qu’une remise à zéro qui serait salutaire — recommencer l’histoire —, mais comme elle est impossible — l’histoire est ce qui ne recommence pas —, qui la caresse en esprit s’abandonne à de douces mais vaines rêveries. Je ne sais pas pourquoi, mais je songe au passage que j’ai effacé avant d’écrire ce que je suis en train d’écrire, passage où il était question d’une « poésie chiante » par opposition à une « poésie non chiante », l’auteur de ces remarques lumineuses semblait être en train de dénoncer une situation condamnable propre à la France, selon lui (il ne disait toutefois pas où les choses se passaient différemment, peut-être ne le savait-il pas), laquelle France, dans une sorte d’ archaïque réflexe de classe (bourgeoise, assurément, ce n’était pas dit, mais on pouvait le supposer sans trop se creuser la cervelle), se rendrait coupable d’encourager la « poésie chiante », « obscure », les trucs bien écrits, quoi (il m’arrive, en marge de ce journal, de noter le nom des personnes dont je parle sans les nommer, mais en ce qui la concerne, cette personne, je ne le ferai pas : je tiens à l’oublier), et cependant que j’étais en train d’écrire ce que j’étais en train d’écrire, une interrogation m’a paralysé : Qu’est-ce que j’en ai à faire, me suis-je dit, moi, de la poésie ? De la poésie, j’entends, ou de n’importe quoi en tant que catégorie préformée dans laquelle il faut faire entrer des choses ou d’autres. Caressant comme je viens de le faire à l’instant le rêve illusoire d’une remise à zéro, c’est peut-être moins après l’histoire en tant que telle que j’en ai qu’après cette façon qu’on a de la faire, de donner forme à la réalité, de forcer les choses à entrer dans des catégories préformées dont, en vérité, on se moque éperdument (et si non, on le devrait), mais par la force desquelles on en vient à penser non pas tant à l’expérience en tant qu’expérience (et à la vivre, surtout) qu’à la place que telle ou telle expérience peut bien occuper sur l’étagère où sont rangées nos conceptions du monde. On comprend aisément que, dans le but d’obtenir une subvention, d’attirer l’attention, d’exister socialement, il soit plus facile de se déclarer « poète performeuse », ou je ne sais quoi d’autre, que de prétendre s’interroger sur le sens de l’expérience, c’est-à-dire de l’existence, d’autant qu’une telle attitude, à n’en pas douter, classe qui s’en rend coupable dans la catégorie définitive du « chiant », mais peut-être n’est-ce pas très intéressant. Ce n’est pas en tant qu’elles sont des catégories que je me sens mal à l’aise avec les catégories (il faut mettre de l’ordre dans ses pensées), c’est dans la mesure où elles anticipent sur l’expérience et, ce faisant, nous interdisent d’en faire : nous ne faisons pas une expérience, nous rangeons ce qu’il nous arrive dans des catégories a priori (au sens kantien d’antérieur à l’expérience). Ainsi, l’expérience ne se produit-elle jamais (c’est tout le problème de l’empirisme : pour la pensée en tant que système, il n’y a pas d’expérience, il n’y a que des expériences possibles), la pensée se contentant de reproduire un schème qui lui est antérieur. Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle, in fine, l’état du monde semble se dégrader : s’il y a des expériences, mais personne pour les faire, comment peut-on espérer s’améliorer ?

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