En partant du principe — lequel ne va pas de soi, mais est une sorte de pétition — que l’on peut encore résister (en un sens non physique, mais moral), résister consiste à ne pas désespérer tant la réalité se présente et s’affirme, précisément, comme désespérante. Réalité sociale, certes, au sens le plus large du mot, mais y en a-t-il une autre désormais que l’être humain s’est répandu partout à la surface de la terre (et s’étend déjà au-delà) ? Non que la réalité, comme le supposèrent jadis et gravement quelques post-kantiens, soit une sorte de non-moi en face du moi, les deux se posant en s’opposant et se déterminant réciproquement en de multiples synthèses, non, à vrai dire, dans un monde social de part en part, la distinction entre le moi et le non-moi est devenue presque impossible à faire, et ce n’est pas là le moindre des problèmes qui se posent à qui entend ne pas désespérer de tout, à commencer par soi-même. La réalité n’est plus ce roc dur contre lequel la bêche de Wittgenstein finissait par se recourber, choc qui signifiait au jardinier que son travail d’explication venait de parvenir à son terme ; la réalité est molle, nous colle à la peau, passe en dessous et, à chacun de nos gestes, c’est elle que nous transpirons, ou bien c’est le sac plastique que la mer rejette et qui, venant s’échouer sur le rivage, alors que nous émergeons de notre méditerranéenne plongée, nous dégouline sur la tête. Océan de plastique qui tourne tout en ridicule. C’est répugnant, c’est vrai, « mais que peut-on y faire ? », nous entendons-nous répondre sur le ton de l’impuissance complice. Rien, à l’évidence. Tout dans le monde social ne concourt-il pas, en effet, à ce désemparement ? Ne sommes-nous pas acculés à des choix toujours plus regrettables (que nous ne pourrons que regretter) ? Ou, pour le dire en des termes peut-être un peu grossiers : Qui peut bien avoir envie de choisir entre le fascisme et le gauchisme ? Des options simplistes dans un champ harmonique étriqué, voilà à quoi se voit réduite la courbe mélodique de notre existence. Adieu vastes steppes, forêts immenses où l’esprit se déploie comme sans limites, l’industrie n’a que faire de vos cosmogonies, elles veut des résultats, — que nous sommes. Et l’élite de la Nation roule à cent à l’heure sur les boulevards de son narco-État. Comment résister alors ? Je l’ignore ; le peut-on seulement ?

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