19425

Heureusement pour le salut du voyageur malade de culture, la chapelle Niccolini de l’église Santa Croce n’est pas accessible au public. Pas de risque ainsi de succomber aux douleurs de la beauté. De la beauté, il y en a, c’est vrai, mais la vérité m’oblige à dire qu’elle est cachée et que le syndrome de Stendhal ne touche probablement plus personne, sauf qui, bien sûr, donnant d’avance son consentement, s’en rend victime volontairement. Chez Stendhal, soutiennent quelque spécialistes ne trouvant pas trace du phénomène dans son journal, il n’est que de papier. D’autres symptômes touchent désormais le voyageur, qui n’ont rien à voir avec la beauté même, mais tout avec ce derrière quoi elle se cache. Les joues rouges de Daphné, ses maux de tête que le vacarme ambiant cause, la sensation de vertige qui me gagne, moi aussi, l’impression que le sol tremble sous mes pieds (qui sait si ce n’est vrai, tant de pieds le battent), ce désir de massacre que seul l’excès de culture évoqué à l’instant permet de dominer, tels sont les symptômes d’un autre syndrome qui s’empare du voyageur. Comment se déprendre de cette impression que ce monde n’est plus pour nous, qu’il a été vendu à d’autres que nous, qui n’avons à offrir que notre bonne volonté, notre sens esthétique et notre amour. Qu’est-ce tout cela peut bien valoir ? Me consolent des bleus au fond des portraits de Bronzino, le collier de Lucrezia Panciatichi (« sans fine amour dure », dit-il dans son parfait fritalien), les doigts des personnages (le majeur l’annulaire collés, l’index et l’auriculaire, dé), la beauté noble, froide comme ses yeux diamants de Maria de’ Medici, le rire joufflu du petit Giovanni, qui porte autour de son cou un collier où pendent des coraux et tient dans sa main un chardonneret moins superstitieux qui annonce le bon chrétien. Tout est hautain, supérieur. Les gestes des mains ne font pas signe (comme l’ange qui d’un doigt montre le vide dans la tombe et de l’autre le dieu monté dans le ciel chez Fra’ Angelico), ce sont des allusions, des chiffres, des codes, ils ne s’adressent pas à l’univers, mais à qui peut les comprendre, c’est-à-dire : qui en est. C’est le doigt sur le livre d’heures de la pieuse Lucrezia, le doigt qui marque la page du livre (carnet ?) dans la main de son mari, l’humaniste Bartolomeo. La culture n’est déjà plus celle du livre seul, mais des livres. Quelques années plus tôt, la belle-fille d’Andrea del Sarto montrait déjà du doigt deux sonnets de Pétrarque. Et un plus tôt encore, Botticelli, peignant saint Augustin à son bureau, dans un geste rare (du moins dans le stock de mes modestes connaissances pittoresques), Boticelli a placé sous les yeux du spectateur les feuilles froissées, ainsi qu’une plume ou deux, des brouillons de l’écrivain. Le livre ne descend pas tant du ciel qu’il ne tombe par terre, s’humanise, tient entre nos mains où c’est à nous seuls de le lire, nous qui nous sentons si seuls, désormais.