Il faut faire ce qu’on peut. Qui n’est presque rien. Le nier, ce serait mentir, et ajouter de la laideur à la laideur du monde. Ce que je m’interdis. Quelques instants, je m’assois sur une chaise devant la limonaia du jardin de Boboli où je contemple une certaine absence. Un peu plus loin, sous un arbre, je regarderai discrètement un homme assis comme moi, en train de lire un livre, indifférent à la pluie. Pas un Italien, un Anglais, dirais-je, sans que j’aie la moindre preuve de ce que j’avance, autre que mes observations. Apparition quasi mystique dans un univers de bruit et d’insignifiance. Une heure ou deux, heureusement, à la terrasse d’un restaurant qui propose pas moins de quatre menus touristiques (je m’étais promis de ne jamais entrer dans un établissement de ce genre, mais c’est le genre de promesses qui ne sont bonnes que pour n’être pas tenues, et nous avons bien déjeuné, de choses simples), Piazza Santa Felicita, le vacarme pascal s’estompe, non qu’il se soit tu, mais je ne m’en préoccupe plus. Daphné joue avec un enfant un peu plus jeune et vient nous demander des mots pour communiquer avec lui. Pensant à P. qui a écrit à ce sujet, je lui envoie la photographie que j’ai prise de la Deposizione de Pontormo quatre jours auparavant. En ce matin du jeudi saint, un homme étant occupé à fleurir la chapelle, les grilles étaient ouvertes, la lumière allumée, contrairement aux banals jours ouvrés où il faut payer pour voir, et nous avions pu admirer non seulement l’art, mais la vie qui l’entoure, les gestes de disposer les choses pour que les choses soient plus belles encore. J’allais dire : « L’art n’est pas fait pour, et caetera », mais il n’est plus que pour, il me faut donc dire : L’art ne devrait pas être fait pour être vu, mais pour être vécu, ne devrait pas être fait pour être admiré, mais pour célébrer la vie, en faire partie. Nous ne comprenons pas l’art si nous l’abordons de notre seul point de vue, comme un élément de la culture au sens que les politiques de gauche ont donné à ce mot et qui en font quelque chose qui décore, qui vient se surajouter à la vie, la rendre jolie, délasser les masses laborieuses de leur fatigue, et enrichir les riches, ce qui est absurde et aboutit aux formes dégradées (vendeuses) que nous connaissons aujourd’hui : l’art démocratique finit par obéir à la loi du nombre qui régit le fonctionnement de la démocratie (« C’est la majorité qui a raison »), loi qui, appliquée à l’art, le vulgarise, le rend odieux (« L’art, c’est ce qui se vend le plus »). On comprend le malheur qui est le nôtre quand on compare ce que les puissants de la Renaissance ont légué à l’humanité (Boboli) et ce que les puissants de notre temps lui lègueront (Starlink). L’étoile de nos illusions brille au firmament, vrai dieu de notre temps. Peut-être que je raconte n’importe quoi. Est-ce que je raconte n’importe quoi ? Je ne crois pas que je raconte n’importe quoi. Il pleuvait encore sur Boboli, mais aujourd’hui, c’était une bruine, pas le déluge du matin du jeudi saint, et nous avons pu déambuler dans ses allées, rehaussées de cette humidité printanière, gravir ses côtes qui semblent interminables comme si elles allaient nous conduire au sommet de la terre, là où on peut toucher le ciel. C’est si bas, c’est vrai, mais le ciel est déjà là. On le sent dans l’air, qu’embaument les fleurs d’oranger détrempées. C’est pour Élonore de Tolède, épouse de Cosme Ier, que les jardins de Boboli furent tout d’abord conçus. Alors, nageant dans le bleu océan du portrait d’elle que Bronzino a peint, je me perds sur la moue que dessinent ses lèvres rêveuses, son regard fatigué, presque endormi, et les bagues aux doigts de ce geste si caractéristique de la manière du peintre. Nulle force dans ses yeux las : je l’imagine allant avec sa cour, lentement, dans les allées du jardin, sans jamais parvenir vraiment à se désennuyer.

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