Dans le but de me contredire, entre autres — je ne suis pas fou au point de ne penser qu’à cela —, il m’arrive de chercher des preuves que non, il n’est pas vrai que je n’ai pas les moyens de mes goûts. Et quand il m’arrive de prouver en effet que oui, sous certaines conditions, à l’évidence, il serait possible que j’eusse les moyens de mes goûts, encore que cela puisse sembler parfaitement futile, j’ai le sentiment que cette découverte (renouvelée, pour ainsi dire) éclaire mon existence d’un jour nouveau, comme si ce n’était plus tout à fait la mienne, ou comme s’il apparaissait que je menais une existence en vérité bien plus agréable et enviable que l’idée que je m’en fais d’ordinaire. Je n’ai aucun doute que, né en France dans une famille de la petite-bourgeoisie, je mène une existence bien plus agréable que l’immense majorité de la population mondiale (plus enviable, cela reste encore à voir, c’est peut-être une question de goût), mais ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire. Voici ce que je veux dire : il convient de parvenir à former une image extérieure de soi, c’est-à-dire une image qui ne soit pas bornée à son seul point de vue, à soi, le point de vue de qui vit la vie vécue, mais qui s’extériorise, se réalise dans un dehors à soi. Après tout, n’est-ce pas cela que Thoreau a cherché — une image extérieure de soi-même — en construisant sa cabane en bois près de Walden Pond ? La maison (au sens large de l’habitacle, du toit au-dessus de nos têtes, un sens suffisamment large pour qu’en tirant un peu dessus on puisse subsumer à la fois la cabane et l’appartement, par exemple) n’est pas seulement l’habitacle, c’est aussi l’image que l’on se fait de soi vu du dehors. En ce sens (au sens où j’ai pu parler des habitacles comme étant moins bâtis que sentis), à condition que ce lieu soit choisi et non subi, vivre quelque part entre dans la définition de soi non pas de l’intérieur, comme notre époque semble seule capable de se représenter l’identité (« Ce que je suis, c’est ce que je pense que je suis », forme de phrase qui est une aberration, un non-sens), mais de l’extérieur, ou pour dire les choses de manière quelque peu abrupte, peut-être : du point de vue du paysage. Ce point de vue du paysage nous sort de nous-mêmes et nous projette dans l’espace, dans l’ouverture, c’est le point de vue du point auquel je ne suis pas, en face duquel je me trouve, mais abordé de l’autre côté : en regardant la maison, tout se passe comme si je pouvais me voir du point de vue de la maison elle-même, comme si je ne voyais pas ce que je vois quand je regarde la maison, mais ce que je verrais si la maison pouvait me voir et que je voyais ce que la maison verrait alors cependant que je la regarde. Afin d’être le lieu du désir, la maison doit être un lieu de désir. Autrement dit, pour abriter le désir, pour le mettre à l’abri de ce qui le nie, l’empêche, l’anéantit, la maison doit être désirable en tant que telle (non en tant que lieu du désir seulement mais en tant que lieu tout simplement). Me revient alors à la mémoire l’image de ce clochard en train de vomir sa gnôle tiédasse sur le banc de l’abribus, à même le boulevard passant, avec tous ses touristes et ses restaurants, et dont je me demande comment il se fait qu’il soit encore en vie après toutes ces années : n’est-il pas à lui seul une objection à tout ce que je viens de dire ? Oui, c’est vrai, comme le sont les hlm et les tours de Jean Nouvel. Mais, si l’on va au bout du raisonnement, cela ne change rien : on ne peut pas penser sans cesse par la négative (au même sens que l’on dit : « Ne pas faire le mal, ce n’est pas encore faire le bien »). Il faut avancer. C’est ce que je m’efforce de faire dans loin de Thèbes : le personnage avance dans le paysage et, moi aussi, en racontant ce personnage qui avance dans le paysage, j’avance dans mon paysage, je continue d’écrire malgré tout ce qui semble déterminé à s’y opposer (l’indifférence, la fréquente médiocrité de la réception critique, et je ne parle pas d’éloge ou de blâme, mais de l’impossibilité de l’écoute, laquelle n’a rien de bien surprenant : dans une société identitaire, les individus se révèlent incapables d’écouter une voix qui dissone de la leur, ce qu’ils veulent entendre, c’est ce qui les rassure, les réconforte, les conforte dans l’idée que, un peu comme des supporters de foot, « c’est nous les meilleurs », etc.). Je n’écris pas pour me rendre sympathique, faire plaisir à ma communauté (je n’ai pas de communauté, je n’appartiens à personne), avoir du succès, mais pour parvenir à quoi je ne pourrais parvenir si je n’écrivais pas. L’écriture a une spécificité au bout de la logique de laquelle il faut s’efforcer d’aller, en un sens qui n’est pas celui du medium greenbergien, mais qui tient à la nature même de l’écriture comme pensée en forme et forme de la pensée. Dans l’écriture, la pensée est toujours déjà forme, formée, souci de la forme, et la forme, pensée, souci de la pensée.

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