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Salut trop bref de l’orage dont les énormes grêlons s’abattent sur la ville et tapissent le boulevard d’un blanc de glace, éphémère. Ce matin, l’air était chaud, moite, étouffant, on n’avait pas envie de le respirer. Paris n’est pas une ville disposée à la chaleur, qui fait toujours l’impression d’une anomalie, d’une erreur de catégorie, comme si quelque chose avait été déplacé d’ailleurs jusques ici par mégarde, par inadvertance, par maladresse. Traversé deux fois la Seine à pied (de gauche à droite puis de droite à gauche), au milieu des touristes, avec, chaque fois, le même sentiment de n’être pas à ma place parmi ces gens, alors que c’est ici que je vis, alors que c’est ici chez moi. Toutes proportions gardées, cette expérience permet de comprendre — d’imaginer pareille compréhension — ce que les peuples dépossédés de leur terre par l’envahisseur étranger peuvent bien ressentir. Mais ne sommes-nous pas, nous, qui vivons à Paris, aussi, dépossédés de notre terre par l’envahisseur étranger ? Il s’en trouve certes un certain nombre (toujours le même, sans doute) pour tirer profit de la situation et, l’espace d’un orage, la pluie et la grêle qui tombent dans un grondement de tonnerre remettent tout le monde à sa juste place — nous ne pouvons rien au temps qu’il fait, nous ne sommes rien face au temps qu’il fait —, mais ce n’est jamais qu’un répit temporaire. Cependant que je traversais la Seine de gauche à droite, j’ai cherché une phrase et, constatant que celles qui étaient susceptibles de me venir, se présentaient toutes sous une forme négative, j’ai décidé de me faire violence  — la seule violence tolérable : se faire violence — pour écrire une phrase positive. Que j’ai fini par trouver. Au café où nous avons déjeuné avec Daphné, je l’ai écrite dans mon carnet. Il faisait chaud. Trop chaud. À côté de nous, trois générations d’une même famille étaient attablées : la grand-mère, les parents, les deux fils. Je les ai regardées, avec une certaine tendresse, ce dont la maman a tiré prétexte pour dire à son fils qui était un peu turbulent (mais à peine) : « Jules, le Monsieur nous regarde ». J’ai eu envie de dire à Jules que je le regardais parce que je le trouvais sympathique, mais j’ai préféré ne rien dire. Ensuite, ils sont partis, et je me suis senti mal à l’aise dans cet endroit. Au moment de payer, un homme d’un certain âge a dit à Daphné qu’elle avait les yeux bleus. Mais Daphné n’a pas les yeux bleus. Je l’ai dit à l’homme. Je me suis imaginé des choses sur l’endroit où nous nous trouvions et je me suis senti encore plus mal à l’aise. J’ai attribué ce malaise à l’endroit, mais c’était peut-être le regard de l’homme et la société où il peut se porter sur l’objet femme qui causait ce malaise. Et la chaleur, je crois. D’où mon soulagement, sans doute, quand l’orage a éclaté. Je me suis dit : La pluie va nettoyer tout cela. Mais ce n’est pas vrai. Il ne pleuvra jamais assez pour nettoyer le monde. J’ai repensé à la phrase que j’avais écrite dans mon carnet, et j’ai songé : C’est bien, il faut que je m’efforce d’écrire des phrases qui, sans être d’une lourdeur affirmative, ne soient pas pour autant négatives. Dehors, en terrasse, des gens applaudissent, mais ceci n’a rien à avoir avec cela.