8525

Toujours ce même contraste qui ne laisse pas de m’étonner quand je traverse Paris entre des zones vides, quasi désertes, et d’autres pleines, qui semblent déborder de monde. Pourtant, si l’on y regarde d’un peu près, en se déprenant de notre regard déformé du fait de nos habitudes acquises et de nos croyances reçues, ici, ce n’est pas franchement moins beau que là, et le Lion de Belfort n’a pas grand-chose à envier au Pont Alexandre III, presque son contemporain, tous deux se disputant avec lourdeur les palmes du kitsch, mais force est de constater que, si l’on aime se prendre en photographie sur le pont, peu nombreux sont les touristes qui s’aventurent dans les griffes du fauve. Le jugement individuel, ou disons (pour employer cette belle expression désuète) : le jugement de goût, n’y étant pour rien, ce sont simplement les normes en vigueur qui font agir les gens, lesquels se contentent de traîner sur les sentiers battus. Pourtant, le XIVe arrondissement, ce n’est pas exactement le bout du monde, n’est-ce pas ? Je ne sais pas, peut-être. On voit bien des êtres y errer à la recherche de la tombe de Simone de Beauvoir pour déposer sur la pierre ravalée de gras baisers de rouge, et des clampins qui lambinent devant l’entrée des catacombes pour descendre fouiller les entrailles de la capitale, mais ce n’est pas avec la même détermination, la même rage de beauté toute faite que celle qui pousse les masses dans les allées balisées du plaisir obligatoire. Pont d’Austerlitz, sur le mur du trottoir en face de celui que j’empruntais pour traverser la Seine en direction du Port de l’Arsenal, j’ai déchiffré cette inscription : « Nike la France, son drapeau, ses élections, son armée », toutes choses qui n’épuisent pas la France, en vérité, tant s’en faut, qui ne sont de fait pas la France, mais l’État français, la République française, ce qui n’est tout de même pas pareil, et dont la formulation même avait quelque chose d’étrange, le k ayant remplacé le qu dans le verbe à l’impératif, sous l’influence du nom de l’un des géants du capitalisme mondial et héraut de l’impérialisme américain, ai-je supposé, la phrase, prise au pied de la lettre, signifiait alors le contraire de ce qu’elle voulait dire, NIKH ne désignant pas en grec ancien une forme d’humiliation par le coït imposé de force, une subversion par la violence sexuelle, mais la victoire, le triomphe et ses ailes légères qui planent sur le monde. Ainsi, du fait de l’inculture générale dans laquelle nous baignons tous que nous le voulions ou non (que cela me plaise ou non, c’est ainsi que les gens parlent, pensent, vivent, écrivent), les phrases que nous pensons, que nous disons, que nous écrivons en viennent-elles à dire en réalité le contraire de ce que nous voudrions leur faire dire, et nous baignons tous (que cela nous plaise ou non, encore une fois, je le répète, ceci est notre monde, nous n’en avons pas d’autre, nous ne pouvons pas fuir pour aller vivre ailleurs, l’unité du monde ayant été réalisée, le monde est partout identique à celui-là que nous avons sous les yeux quand nous traversons le Pont d’Austerlitz, la Place Denfert-Rochereau, ou le Pont Alexandre III) dans ce non-sens qui est devenu la forme même de notre pensée, de notre présence au monde, de notre vie. Du fait de l’absence d’un cadre de référence commun (quelque chose comme ce que, jadis, l’on appelait « la tradition », peut-être, et dont la signification, me semble-t-il, s’est définitivement perdue, il n’y a plus guère que des traditions, partielles, fragmentaires, incommensurables, irréconciliables, conflictuelles), le sens glisse sans cesse et nous échappe toujours, et ce, parce qu’il n’existe pas, n’est fondé en rien. Ce qui a pu sembler une chance (pour le créateur de valeurs nietzschéen ou le sculpteur de soi foucaldien, qui sont un seul et même artiste puissant) s’avère une chute potentiellement infinie dans la confusion, l’approximation, la maladresse, la grossièreté, la laideur, la consommation, la brutalité, la vacuité, un échec dans lequel nous ne cessons de nous avilir. Dans ce non-sens généralisé, l’individu n’a plus que des normes rigides, pénibles, contraignantes auxquelles se fier : ce sont les dogmes massifs de l’économie et de la religion, où toute singularité se dissout dans ces gestes répétés des milliards de fois à l’identique, le selfie ou la prière, la cérémonie ou l’apéritif en terrasse. Tout est désormais forcé dans nos vies et le sens vient se fracasser contre cette force dure, froide, impersonnelle : les fragments que nous en ramassons ne sont pas les inventions avant-gardistes des artistes géniaux, des créateurs supérieurs, mais des débris sans destin, et dont le goût est bien amer, à qui n’a pas totalement sombré, amer comme le sont ses larmes versées.