Que d’autres subissent le même sort que moi ne me rassure ni me réjouit. (Je ne sais pas pourquoi me vient cette expression, soudain : « Malheureux aux jeux, heureux en amour », ou est-ce l’inverse qu’on dit ? je ne sais pas, c’est ridicule, mais c’est ce que je pense, quelle horreur.) Mais alors qu’est-ce que cela me fait ? Eh bien, je crois que cela me terrifie. Il y a toujours quelque chose de déplaisant à penser : « Mon Dieu, que tout est bête », on s’imagine les gens ricaner à notre sujet : « C’est un raté, il est aigri, s’il était si intelligent qu’il le prétend, il aurait du succès, regarde X, lui, ça marche pour lui », et c’est peut-être vrai, peut-être que l’imbécile, c’est moi, prétentieux et ridicule, c’est possible, il m’est arrivé si souvent de le penser. Ce matin (j’y songeais depuis deux ou trois jours), quand j’ai décidé de mettre en ligne le premier des textes qui composent Tout est de l’art, je ne me suis pas dit que c’était une forme de renoncement. Je me suis dit : « Peut-être qu’un éditeur passera par là et aura envie de publier ce livre ». Ce qui est évidemment absurde, ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Mais c’était une façon de dire : Je vais continuer, quoi qu’il arrive, je vais continuer. Un peu plus tard dans la matinée, je me suis dit, presque à haute voix : « Bien sûr qu’il y a toutes les raisons du monde d’abandonner ». Mais alors pourquoi est-ce que je n’abandonne pas ? Et je n’ai pas trouvé de réponse à cette dernière question. Mais ne pas trouver de réponse n’était pas une raison suffisante pour abandonner. J’étais en train de traverser le cimetière du Montparnasse. Je revenais de la Biocoop d’Alésia avec mon sac de courses au bras. Et non, ce n’est pas l’idée que l’on se fait d’un écrivain. Mais quelle idée se fait-on d’un écrivain ? Au cimetière du Montparnasse, la tombe de Simone de Beauvoir est couverte de traces de rouge à lèvre, mais celle de Samuel Beckett est ignorée. Je n’aime pas particulièrement Samuel Beckett. Je n’aime pas du tout Simone de Beauvoir (l’espèce de triomphe de la bourgeoisie littéraire qu’elle représente avec Jean-Fa Tarte, et toute la bonne conscience dégoûtante qui va avec le rôle de conscience morale, de phare intellectuel, quelle horreur, encore une fois, quelle horreur). Mais j’ai bien conscience que ce sont ces gens qui incarnent « dans l’esprit du public », comme on dit, l’image de l’écrivain. Et je n’ai rien de plus à dire à ce sujet. La vérité étant que je n’étais pas malheureux avec mon sac de courses à l’effigie de Marcel Proust (nous l’avons acheté l’été dernier, à l’Intermarché d’Illiers-Combray, avenue Marcel Proust, et c’est le seul souvenir de mon séjour que j’ai ramené), mais je n’ignorais pas que mon entreprise, c’est l’apparence, est vouée à l’échec. Et même à présent que j’écris ces phrases, je ne me sens pas triste, ni accablé, ni malheureux, ni je ne sais quoi. Non, j’ai conscience de tout cela, et conscience que — de mon point de vue — cet aspect-là de la réalité est décevant. Mais je n’ignore pas non plus que, du point de vue de Sylvain Tesson, héritier à succès, ce même aspect de la réalité n’est pas décevant, il doit même être réjouissant. Est-ce que Jean Dujardin pourrait jouer mon rôle au cinéma, traversant le cimetière avec un sac de courses à l’effigie de Marcel Proust au bras ? La voilà, l’aventure, la vraie, s’enthousiasmerait-on. C’est drôle, mais cela ne fait sans doute rire que moi. Tant pis pour les autres. J’y pense en lisant le journal de Guillaume (du 070425) : on doute de soi alors que c’est du monde qu’il faut douter. Nous faisons partie du monde, c’est vrai, mais ce n’est pas ce que nous y faisons qui est discutable. C’est ce que le monde fait de nous, ce que le monde nous fait. Le fait que le monde nous conduise à douter de nous parce que les critères qu’il adopte pour évaluer les œuvres nous en exclut. Et je ne sais pas pour Guillaume, mais moi, je n’ai pas de communauté à laquelle me rattacher afin de me rassurer, comme cet écrivain qui écrivait il y a quelques jours de cela : « Nous les x, on est vraiment les meilleurs ». Moi je n’appartiens à aucun x ; mon x à moi, c’est l’inconnu, c’est l’exil, le départ, l’échec, la persévérance, la discipline, c’est la foi en ma pratique, j’allais dire : mon art.

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